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SERVICE DES PASSEPORTS : au cœur du grand bazar !

C’est le symbole même de la déliquescence de l’Etat guinéen et de son laxisme. En effet, officiellement, le passeport guinéen coûte 500.000 GNF. Un montant que l’on dépose dans un compte dédié pour recevoir un reçu avec lequel on se présente ensuite à la Direction centrale de la police de l’air et des frontières (DCPAF). Le mécanisme avait été imaginé comme preuve de transparence et pour réduire les risques d’arnaque. Sauf qu’à Coléah, les agents se débrouillent toujours pour avoir leur « part ». Et au nombre des stratagèmes qu’ils ont trouvés, il y a la lenteur qu’ils impriment intentionnellement au traitement des dossiers de ceux qui ne consentent pas à mettre la main à la poche. Comprenant l’astuce, les citoyens, conscients qu’il n’y aucun recours possible, y consentent presque volontairement. Au point qu’on pourrait y voir de leur part une certaine complicité. Mais il n’en est rien. C’est plutôt de l’adaptation à un système décidément plus fort que toutes les réformes. C’est de cela et de bien d’autres choses dont se fait l’écho cette enquête de notre rédaction.   

Lundi 10 avril 2018, 8 heures à Manquépas dans la presqu’ile de Kaloum. Devant l’entrée située à l’arrière de l’agence d’Ecobank du quartier, on a une file longue d’une quarantaine de personnes. Là-dedans se trouve le guichet où on obtient le reçu pour le passeport  contre le versement de 500. 000 GNF. Certain requérants sont sur place depuis 6 h du matin. «  Pour être vite servi, il faut être matinal. J’ai trouvé cinq personnes ici à 6h15 », explique Mamadou Lamarana, commerçant. Le temps passe,  le nombre ne fait que grossir à chaque instant. Alors que le guichetier s’apprête à les recevoir dans les environs 8h30, ils sont 69  inscrits par ordre d’arrivée sur la liste tenue par les agents d’une société de sécurité recrutés  à cet effet.  L’attente a duré 30 minutes pour  les uns et plusieurs heures pour les autres. C’est le cas de Fatoumata Binta Sow qui  a épuisé la moitié de la journée dans l’expectative.  Il lui a fallu  taper du poing sur la table après avoir constaté que beaucoup de gens qui l’ont trouvée là, ont été introduit dans la salle avant elle. Il semble qu’il y’aurait une possibilité de soudoyer les agents pour être conduit au guichet sans passer par la procédure établie. « Les patrons restent dans leurs voitures pour donner leurs cartes d’identité nationales à un agent prêt à lui délivrer son reçu  moyennant un pourboire », raconte un cambiste basé dans le boulevard qui borde le bâtiment abritant la banque. Sollicité,  M. Barry, responsable de la caisse,  n’a pas souhaiter révéler la recette journalière qu’engrange le service, mais des sources proches de lui ont précisé qu’environ 500 personnes prennent leurs reçus par jour.  Et, étant entendu que le reçu coute 500.000 GNF, il faut  estimer à 250 millions de francs guinéens le montant qui rentre dans la caisse de l’Etat par jour.

Il est midi 30 ce mardi 11 avril  2018 au ministère de la sécurité situé à Coléah.  A l’est, sous un hangar de près de 500 mètres, règne une ambiance digne d’un marché. Plusieurs centaines de personnes sont en mouvement. Pendant que certains sortent, d’autres rentrent. Tout au fond du Hangar, sont assis des agents de la police, contrôlant des documents par-ci, signant des papiers par-là. C’est ici où s’opère la deuxième étape du processus d’obtention d’un passeport guinéen, après le versement à la Banque. Dans ce brouhaha, une voix s’élève, celle de l’officier en charge d’épeler les noms des personnes dont les documents sont près pour la cabine de  prise empreintes  digitales,  installée  à l’extrême droite de la rentrée principale, avant d’être conduit dans  la salle de fabrication,  située à l’étage faisant dos à la route Niger.

 Dans les minutes suivantes, un sentiment mitigé s’empare de la foule : pendant que la joie se lit sur les visages de quelques gens qui ont franchi l’épreuve de contrôle des documents, la majeure partie des postulants, exténuée,  s’impatiente. D’autres vont jusqu’à s’attrister. Parmi eux, Issiaga Conté, étudiant en sociologie à l’université de Sonfonia.  Depuis près d’une semaine, dit-il, son dossier est à ce niveau. Dans les conditions normales, explique un policier,  il faut 10 jours ouvrables après le dépôt de dossier pour obtenir un passeport. Pourtant, le jeune Mohamed Bah qui a déposé sa demande la veille, vient de récupérer le sien. « Tant qu’on peut se faciliter la tâche, il faut le faire. Après avoir versé ce qui revient à la banque,  je me suis fait aider par un lieutenant.  En contrepartie, je lui ai filé  400.000 GNF », raconte-t-il, mine de rien. Tout comme lui, Fadama Diawara  a mis une importante somme d’argent dans les mains d’un démarcheur. « Je n’ai aucun regret puisque j’ai reçu mon passeport en moins de 12 heures »,  dit-il. Dans l’anonymat, un démarcheur a précisé que le retard ou non d’un dossier dépend du montant débloqué par le requérant. « Le dossier doit passer dans plusieurs bureaux et il faut satisfaire tout le monde pour que le dossier soit traité en priorité », a-t-il affirmé.

A 13h15, Eugène Diradouno s’est présenté avec son reçu de banque. Pour le passeport on lui demande un extrait de naissance, un certificat de résidence et les photos d’identités. Il n’est en possession d’aucun de ces documents. « Va d’abord chercher tes pièces dans ta préfecture de naissance et dans ton quartier de résidence », conseille l’agent en charge de la réception des dossiers. Eugène s’inquiète. Il lui est difficile de se rendre en forêt, alors qu’il a perdu son extrait de naissance original.  Il sort du hangar, hébété. Mais pas pour longtemps ! Moins de 30 minutes après, le dossier d’Eugène se retrouve dans le circuit. Sous l’arbre contigu au hangar, il se réjoui devant un groupe de jeunes d’avoir rencontré un démarcheur qui lui a proposé son assistance contre 300.000 GNF. « Il est rentré dans la cabine des photographes avec mes coordonnée, il en est sorti avec tous mes documents », dit-il.

Selon plusieurs témoignages recueillis sur place, très peu de personnes suivent la procédure normale.  La quasi-totalité des jeunes  postulants font le dépôt de dossier sur la base d’un nouvel acte de naissance avec un âge adapté au besoin.  Interrogé,  commissaire Traoré reconnait  qu’il arrive que des citoyens se retrouvent victimes d’un document d’identité mal fait, un nom mal écrit, une écriture illisible, une altération de caractère ou autres choses.  Dans ce cas, selon lui,  le processus de correction est possible. « Mais quand des gens sont avec des documents falsifiés par eux-mêmes, une fois décelé dans le circuit d’obtention du document de voyage,  leurs dossiers sont tout de suite bloqués et rejetés », dit-il. Il ajoute qu’avec la biométrie, tout ceux qui réussissent à passer à travers les mailles du filet avec des documents pipés, le regretteront un jour ou l’autre. Au cours des investigations, il nous  a été rapporté que les démarcheurs qui se disent capables de débloquer ou accélérer les dossiers se servent du service des passeports comme vache à lait. «  Ce  sont des acteurs externes et 80 % d’entre eux  ne sont même pas policiers », explique commissaire Traoré.

A 15 h 30, la déception est au comble dans les coulisses de la salle de fabrication. Depuis des heures en effet, une coupure de courant électrique paralyse les activités. Le responsable technique, M Bachir, tente de consoler la foule impatiente en lui promettant la reprise de la production dans un court instant.

Vers 16h40,  moins de 100 personnes sont sorties du bureau de vérification numérique avec leurs passeports finis en main. Les autres, plusieurs centaines de postulant, devraient rentrer à la maison pour revenir faire la queue le lendemain dans l’espoir  de gagner le sésame. Récemment, la firme Henley & Partners a publié un document établissant un classement des passeports permettant à leurs détenteurs d’entrer dans le plus de pays à travers le monde, sans avoir besoin d’un visa préalable. Il se trouve que la Guinée est le 27ème   pays africains. Avec le passeport Guinéen on a accès sans visas à 54 pays en majorité africains.

Une enquête de Gilles Mory Condé

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