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REFORME DE L’EDUCATION : 6 questions pratiques à Pr. Amadou Tidjane Diallo

Depuis sa publication, le rapport de la Commission nationale de réflexion sur l’éducation (CNRE) ne laisse personne indifférent. Tandis que d’aucuns louent l’exactitude du diagnostic et la pertinence des recommandations qui en font la trame, d’autres dénoncent une manœuvre destinée à liquider les initiatives privées dans le secteur de l’enseignement. Pour notre part, nous faisant quelque peu le porte-parole du Guinéen lambda, nous avons posé à un des membres de la Commission, en la personne de Pr. Amadou Tidjane Diallo, les questions les plus pratiques. Et le moins qu’on puisse dire c’est qu’il y répond avec méthode et pédagogie. Bref, à travers cet entretien, on a se fait une idée de comment les réformes envisagées pourront aider à résoudre les problèmes du système éducatif guinéen. Lisez plutôt….

A l’annonce des conclusions du rapport de la Commission nationale de réflexion sur l’éducation (CNRE), d’aucuns ont dit qu’on n’en avait pas besoin pour identifier les problèmes du système éducatif qui, à leurs yeux, sont si évidents. Que répondez-vous ?

Pr. Amadou Tidjane Diallo : Quand on initie une réforme éducative, il est essentiel de bien poser le diagnostic. Parfois certains problèmes restent cachés. Ainsi en 1984, l’opinion publique s’était dressée contre l’utilisation des langues nationales comme langues d’enseignement alors que des experts de l’UNESCO présents à la Conférence Nationale de l’Education tenue en mai 1984, avaient insisté pour que l’enseignement durant les deux premières années du primaire soit effectué en langues nationales et ce, en application des résultats de recherche conduits dans plusieurs pays. Au lieu d’orienter le débat sur la durée de l’utilisation des langues nationales, on s’est focalisé sur la question de la suspension de l’enseignement en langues nationales. Des questions cruciales comme l’évaluation rigoureuse des acquis des élèves ont été à peine effleurées.

Au nombre des problèmes de l’éducation guinéenne que la réforme en perspective devrait résoudre, on a le niveau très bas des apprenants. Comment devrait-on s’y prendre ?

Le faible niveau des élèves résulte de la conjonction de plusieurs facteurs : l’engagement insuffisant et les difficultés de l’apprenant lui-même,  la sous-qualification et le manque de motivation des enseignants, l’insuffisance de matériel pédagogique, la démission de certains parents, le faible engagement des communautés vis-à-vis de l’école considérée seulement comme propriété du gouvernement. Des études ont également mis en exergue le rôle important de l’éducation préscolaire. En effet, une éducation de la petite enfance polyvalente et de qualité contribue significativement au développement physique, psychomoteur, cognitif, social et affectif des enfants. Or, l’on note une insuffisance notoire de préparation des enfants à la vie scolaire : seuls quelques rares privilégiés dans les centres urbains et des grandes agglomérations rurales ont l’avantage de passer par le préscolaire. Le taux brut de préscolarisation est de 8.4 % selon l’annuaire statistique 2014-2015.

Pour rehausser le niveau des apprenants, il faudrait agir sur les relations pédagogiques entre enseignants et élèves mais également sur les intrants, processus, environnements et résultats qui entourent et promeuvent (ou empêchent) l’apprentissage. Ainsi, il faut agir à la fois au niveau de l’apprenant et celui du système éducatif tout entier. Il est essentiel de mettre l’accent sur l’éducation préscolaire : encourager, favoriser et développer la scolarisation des enfants dès 3-4 ans, veiller au respect du principe de gratuité de la scolarisation de 3 à 16 ans.

Au sujet des boursiers que le gouvernement envoie dans les universités privées, d’aucuns pensent que c’est là une voie détournée que certains ont inventée pour ponctionner l’Etat. Qu’en pensez-vous et surtout comment la CNRE aborde cette question particulière ?

L’enseignement privé, après avoir été supprimé en 1961, a été autorisé de nouveau en 1984. Les premières universités privées apparurent en 1998 et 1999. Elles n’ont reçu aucune aide de l’Etat jusqu’en 2006, année à laquelle le Gouvernement d’alors confronté à une grave crise sociale et à l’insuffisance des infrastructures dans les universités publiques, a décidé de prendre en charge provisoirement les frais de scolarité des bacheliers orientés dans les universités privées.

En Guinée, contrairement à la plupart des autres pays du monde, une bourse est accordée à la quasi-totalité des bacheliers. Le recensement biométrique en cours dans toutes les institutions d’enseignement supérieur du pays permettra de maîtriser les effectifs des étudiants et des enseignants et améliorer par conséquent l’efficacité et l’efficience des dépenses publiques dans l’enseignement supérieur. Les résultats de ce recensement permettront de connaître l’ampleur des écarts éventuels entre les effectifs scolarisés et ceux qui sont bénéficiaires des bourses.

Pour la Commission nationale de réflexion sur l’éducation, la question des aides sociales accordées aux étudiants aussi bien dans les institutions d’enseignement supérieur publiques que dans les privées doit être repensée pour privilégier le mérite, l’équité et les priorités de l’Etat et non l’ensemble des étudiants, comme c’est le cas actuellement. Un projet de décret dans ce sens se trouve dans le document de la CNRE.

La question de l’inadéquation de la formation avec les besoins du marché de l’emploi est également un débat qu’on ressasse depuis de nombreuses années, sans grands résultats. Que proposez-vous qui devrait changer la donne ?

La CNRE estime qu’on doit s’attaquer à cette question à tous les paliers du système éducatif. Au primaire et au collège, on devrait accorder une place plus grande aux travaux manuels et à l’expérimentation dans l’enseignement et l’apprentissage des sciences et des technologies. Au lycée, une diversification des filières de formation doit être mise en œuvre. A l’enseignement technique et à la formation professionnelle ainsi qu’à l’enseignement supérieur, des nouvelles relations entre institutions de formation et entreprises doivent être construites pour promouvoir la professionnalisation des filières. On doit également encourager le transfert de technologies entre universités et entreprises.

La réforme que vous préconisez nécessitera de gros moyens. Où devrait-on les trouver ?

La première source de financement de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique restera l’Etat. Mais celui-ci devra modifier sa façon d’allouer et de dépenser ses ressources pour la rendre plus efficace et plus efficiente. Les dépenses prioritaires seront celles qui promeuvent la qualité de l’enseignement, de l’apprentissage, de la recherche et de l’innovation.

Une partie significative des ressources sera supportée par les familles des bénéficiaires comme c’est déjà actuellement le cas malgré l’attribution quasi-universelle des bourses à tous les étudiants.

Une autre source de financement sera la contribution des partenaires au développement, rassurés par la clarté de la vision, la pertinence des priorités et la transparence de la gouvernance.

Par ailleurs, la CNRE propose quelques sources de financements innovants issus du secteur de la téléphonie ou des jeux de hasard notamment.

La question cruciale de la formation, du déploiement, de la motivation et de la gestion des enseignants-chercheurs et chercheurs ainsi que des leaders et managers à tous les niveaux, devra être résolue pour assurer le succès de la réforme.

A votre avis, qu’est-ce qui justifierait que cette réforme-ci, à la différence de toutes celles qui ont été initiées avant elle, aboutisse. Autrement, quel est la volonté politique qui la sous-tend ?

Cette réforme doit aboutir pour les raisons suivantes :

  • La prise de conscience de tout le peuple de Guinée de l’urgence de la réforme car selon le Président de la République lui-même  » l’Ecole guinéenne est malade » ;
  • La volonté politique affichée par le Président de la République, et par son Gouvernement de mettre en œuvre une réforme large et profonde du système éducatif ;
  • L’adoption d’une démarche participative touchant tous les acteurs et partenaires ;
  • Un diagnostic du système éducatif qui est en passe d’être partagé au niveau national ;
  • Une appropriation de plus en plus grande des objectifs de la réforme par les décideurs politiques, les partenaires sociaux, les secteurs publics et privés, les enseignants, les responsables de l’éducation à tous les niveaux; les communautés, la société civile, les parents, les élèves et étudiants.
  • L’approche holistique du système éducatif : tous les ordres et niveaux d’enseignement sont embrassés simultanément. Les points de transition entre ses différents chaînons sont soigneusement scrutés.

En outre, les articulations entre le système éducatif et les autres systèmes de la vie économique et sociale sont mis en exergue ;

  • La réforme du système éducatif est conduite en même temps que des transformations profondes dans les secteurs de l’agriculture, des mines, de l’énergie, des technologies de l’information et de la communication ainsi que de la décentralisation.

Propos recueillis par Boubacar Sanso Barry

 

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