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RD CONGO : comment Tshisekedi et Fayulu sont tombés dans le même piège d’une présidence affaiblie ?

C’est depuis une semaine que j’ai délibérément pris du recul par rapport au débat qui déchire mes compatriotes avec un tel degré de violence jusqu’au point de voir l’élite intellectuelle congolaise complètement déchirée en deux groupes antagonistes et rangée piteusement soit derrière Félix-Antoine Tshisekedi, soit derrière Martin Fayulu. Dans les lignes qui suivent, je m’en vais vous démontrer, sur base des documents écrits,  pour quelle raison je ne m’aligne ni derrière l’un, ni derrière l’autre qui sont, à dire vrai, moins des acteurs politiques autonomes que des marionnettes offertes en simples victimes expiatoires et qui, à mon entendement, méritent plus de compassion que d’éloges.

Premier constat

Pour ne pas tomber dans la tentation facile d’une analyse subjective, je me suis employé à relire les documents de base qui sont devenus comme des chartes constitutives de deux plates-formes que sont Lamuka et Cash. Et qu’est-ce que je découvre ? Deux faits d’une extrême importance, notamment le parallélisme très prononcé entre les exigences de Vital Kamerhe  envers son allié de Cash et les contraintes de Katumbi et Bemba vis-à-vis de leur candidat commun Martin Fayulu.

D’après le document officiel de Nairobi en ma possession, Félix Tshisekedi une fois élu président devra céder en faveur de son allié, la présidence du Sénat puis les ministères des finances, la direction de la Banque Centrale, le ministère de la Défense et celui des Infrastructures. En termes clairs, le futur chef de l’État congolais qui prônait un cap vers le changement et l’alternance avait déjà accepté dès novembre 2018, d’être privé du contrôle des ministères régaliens de sa gouvernance telle que la Défense et les Finances.

Curieusement, Félix Tshisekedi n’est pas le seul à naviguer dans ce genre des eaux boueuses pour son mandat présidentiel. Dans le chapitre IV de l’Accord de Genève qui a élu en Fayulu le candidat commun de l’opposition, il est clairement dit au point 3 de l’article 9, la volonté d’: «Assurer une large participation de toutes les forces à la mise en œuvre du programme commun», mais surtout à « renoncer, lui-même, son parti ou son regroupement politique, à exercer les fonctions de Premier ministre, de Président de l’Assemblée nationale et de Président du Sénat qui seront dévolus, avec son soutien actif, à d’autres composantes en tenant compte du poids politique dans les Institutions». Il est explicité noir sur blanc par la suite que le président élu n’aura même pas la liberté de constituer son cabinet de travail puisqu’obligé de mettre sur pied un cabinet représentatif de toutes les forces qui ont concouru à son élection (Art. 4).

Et notez que cette nouvelle manière de gouvernance étrange « made Lamuka » se prolongera jusqu’à la constitution du cabinet du Premier Ministre, du Président de l’Assemblée et du Sénat. L’article 5 précise ainsi que « les Bureaux de l’Assemblée Nationale et du Sénat seront constitués en tenant compte de l’équilibre dans les deux chambres et de la participation solidaire des parties prenantes à la direction du Parlement. »

Voyez-vous qu’un mois avant que le peuple congolais, le véritable Souverain Primaire n’aille aux urnes,  tout le jeu électoral semblait déjà verrouillé à Genève. Sa classe politique dite « opposition » avait décidé de se partager le gâteau du pouvoir au grand mépris des électeurs qui entendaient élire un nouveau président fort et intègre et qui ferait l’alternance au système corrompu de la kabilie. Un nouveau président qui porterait un nouveau souffle de changement sur toute l’étendue de la République. Cette volonté populaire était loin, à mille lieues de préoccupations de Genève et de Nairobi, où le pouvoir ne sortait pas des urnes mais des arrangements individuels négociés entre politiciens congolais.

Deuxième constat

Revenant sur l’Accord de Nairobi en son point n°3, la plate-forme « Cap pour le changement » s’est doté du mécanisme interne nommé « ticket électoral » qui garantit, après cinq ans, l’alternance de la candidature unique à la Présidence de la République et, en cas de victoire, à la primature. Ce qui revient à dire que Vital Kamerhe qui sera en même temps directeur de campagne de Tshisekedi sera élu Premier Ministre du gouvernement en cas de victoire du candidat de Fatshi. Toujours selon les termes de ce contrat politique, après que chaque leader ait servi pendant un mandat, la compétition sera ouverte de manière démocratique, libre et transparente.

Si l’Accord de Nairobi permet au nouveau président élu de faire un mandat de cinq ans conformément à la Constitution du pays, les signataires de l’Accord de Genève sont allés carrément trop loin et, qui pis est, contre toute disposition constitutionnelle. Devant l’impatience des candidats invalidés par la CENI  (Jean-Pierre Bemba et Moise Katumbi) et ceux qui se sont fait hara kiri pour donner davantage des chances au candidat commun (Muzito et Matungulu), Martin Fayulu s’était engagé  à ne rester chef de l’État que pour un mandat de DEUX ANS, à savoir du 12 janvier 2019 au 12 janvier 2021 et ce, en violation totale de la Constitution qui fixe à cinq ans la durée du mandat du Président de la République, selon l’alinéa 1 de l’article 70.

Et pour être sûr de coincer leur allié et de l’empêcher de revendiquer l’ordre constitutionnel plus tard, ses partenaires de Lamuka l’ont sommé de signer une Lettre d’engagement brandie par la Fondation Koffi Annan avec cette clause on ne peut plus claire :

 «Je, soussigné Martin Fayulu Madidi, m’engage sur l’honneur à respecter scrupuleusement toutes les dispositions de l’Accord Lamuka, y compris son préambule ainsi que tous les textes y afférents. Je m’engage en outre à ne pas trahir le peuple Congolais en violant les dispositions précitées. Si je ne respecte pas mes engagements, je mettrais fin à ma carrière politique et je serais soumis à l’opprobre de la Nation et à la sanction de mes pairs. Enfin, je prends la ferme résolution de rester fidèle au présent acte et à l’accord LAMUKA. Fait à Genève, le 11 Novembre 2018. En présence de :…».

Comme vous avez pu le comprendre, autant Félix Tshisekedi sera soumis à un « ticket électoral » à la fin de son quinquennat, autant Martin Fayulu – s’il venait d’être élu- ferait pire que le Fatshi puisqu’il sera contraint de ne pas finir son quinquennat du fait que ses alliés réclameront déjà d’occuper le poste présidentiel au bout de deux ans de son éventuelle élection.

Troisième constat

Si vous avez eu le temps de lire attentivement la feuille de route du futur partenariat entre le nouveau président congolais et le FCC, vous avez pu constater que les exigences de Kabila envers Tshisekedi, (à savoir la primature, l’Assemblée Nationale, le Sénat, les Ministères régaliens tels que la Défense, l’Intérieur, les Affaires Étrangères, les Finances et la direction de la Banque Centrale) sont bien étrangement les mêmes que celles exigées par Lamuka à Genève et par Cash à Nairobi.

Cette flagrante similitude, est-ce un simple fruit de hasard ? Je dirai NON. C’est bien loin d’être un fait aléatoire pour la simple raison que ceux qui ont imposé des règle de jeu à Fayulu et ceux qui le font à Tshisekedi sont tous  (ou presque) des opposants fabriqués en amont par les stratèges de l’AFDL, dès après le premier quinquennat de Kabila pour pouvoir infiltrer en aval, les forces de l’opposition, les manipuler, les déstabiliser, les diviser afin d’ouvrir  au pouvoir d’occupation incarné par Kabila, la possibilité de survivre après son deuxième et dernier mandat.

Les preuves sont désormais là : depuis 2016, Joseph Kabila tient tête contre vents et marrées et nous avons tort de croire qu’il improvise ce glissement. Il s’y est sérieusement préparé. Les deux têtes d’affiche de l’opposition, Martin Fayulu tout comme Félix Tshisekedi,  qui paraissaient encore vierges, ont engagé leurs pas dans les Fourches Caudines d’où ils ne savent faire marche en arrière, coincés de toutes parts par des alliés travaillant presque tous au service du système d’occupation. En effet, Kabila (FCC), Kamerhe (CASH), Katumbi et Bemba (Lamuka) partagent ce dénominateur commun d’être tous affiliés sur le plan régional au Rwanda et à l’Ouganda et sur le plan international aux lobbies anglo-saxons et multinationales qui contrôlent leurs faits et gestes pour assujettir davantage  le Congo et en faire irrémédiablement un État voyou sinon un Non-État tout court.

Dans ces conditions, Tshisekedi ou Fayulu à la présidence de la République, c’est bonnet blanc blanc bonnet. Les qualificatifs  suivants : un « président qui régnera mais ne gouvernera pas » ; un « président protocolaire » sans réel pouvoir ; un président « extrêmement vulnérable » aux manœuvres de Joseph Kabila  valent autant pour Félix Tshisekedi que pour Martin Fayulu. Les deux sont sans pouvoir de décision ni grande marge de manœuvre pour mener des réformes importantes et de là réussir à refonder un État de droit en RDC. Aucun des deux ne pourra faire mieux avec les accords piégés signés par l’un et l’autre avec des alliés sans loyauté et sans aucune grande ambition pour un Congo grand et libre.

Je vous ai décrit preuve à l’appui dans quel guêpier le peuple congolais a été entrainé par son élite politique. En acceptant de se précipiter aux élections sans que ne soient garantis tous les préalables de l’Accord de la Saint Sylvestre, ces politiciens ont aggravé d’une manière exponentielle une crise politique qui présentement joue contre les intérêts vitaux du peuple congolais.

Depuis leur division à Genève et durant toute leur campagne électorale, ces « opposants » ont carrément oublié le cœur du problème congolais pour se comporter comme des petits enfants, se lançant des invectives et des quolibets, oubliant leur adversaire commun qu’est Joseph Kabila et le système de prédation qu’il incarne. Ils ont réussi à diviser tout l’électorat congolais qui a été pourtant acquis au changement. Ils ont anesthésié les cerveaux des nombreux intellectuels congolais que nous avons pourtant longuement prévenus qu’il est absolument IMPOSSIBLE d’espérer organiser des élections libres et transparentes dans un pays sous tutelle de l’ONU et sous occupation rwandaise.

Comme c’est douloureux de voir l’élite congolaise se dévorer au nom de tel ou tel candidat et se ranger derrière Félix Tshisekedi ou derrière Fayulu qui, fût-il nommé président, ne représentera absolument RIEN à l’instar de Pasteur Bizimungu en 1994 à Kigali, puisqu’il ne détiendra aucune effectivité du pouvoir sous un pouvoir d’occupation aussi coriace que celui de l’AFDL. Il sera juste utilisé comme un simple bouclier par Kabila pour pouvoir traverser cette zone de grande turbulence politique, avant de le jeter comme un chiffon dans la poubelle dès lors qu’il n’en aura plus besoin.

Le véritable enjeu post-électoral est en train de se jouer ailleurs que là où le placent les congolais. Le vrai combat post-électoral doit s’inscrire contre un Kabila qu’il faut coûte que coûte contrecarrer pour ne pas le voir réussir à s’accaparer du parlement et du Sénat où sa majorité lui donnera l’opportunité de modifier enfin la Constitution pour espérer rempiler pour un autre mandat.

A mon humble avis, s’employer à jeter des pierres sur Félix Tshisekedi comme la majorité des congolais le font depuis une semaine peut s’avérer très dangereux parce que du coup on s’aliène des millions de congolaises et des congolais qui ont voté pour lui et se sentent  eux aussi très humiliés d’avoir exercé librement leur choix de citoyen. La grande fracture sociale du peuple congolais qui s’en suit  arrange énormément les affaires de Kabila. Ce dernier peut enfin tourner ses pouces, car ayant fait semblant de céder le pouvoir sans vraiment le laisser,  il s’est désormais mis à l’abri des critiques. Les congolais n’appréhendent que très peu que leur ennemi numéro un ce n’est ni Fatshi, ni Fayulu. Mais le commanditaire des accords de Genève et de Nairobi qui est en même temps le faussaire du scrutin électoral congolais qui savoure cyniquement sa victoire derrière ces deux politiciens (Fayulu et Fatshi) offerts en victimes expiatoires. Comprenne qui pourra !

Thierry Mutombo

Analyste Politique

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