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Mme AÏSSATOU CISSE : « Il est primordial pour un président de la République d’avoir un conseiller en charge du handicap »

Mme Aïssatou Cissé (d’origine guinéenne) est certes une personne dont le handicap est visible au premier abord. Cependant, avec elle, il ne faut surtout pas en rester à ce trait physique. D’une certaine façon, sa déficience d’origine congénitale, elle l’a longtemps dépassée et surmontée. Au point qu’ayant suivi une formation sanctionnée par un diplôme en Lettres modernes, elle met désormais ses compétences avérées en matière de protection sociale, au profit des groupes vulnérables en général et particulièrement des personnes handicapées. Ministre-conseillère spéciale du président de la République du Sénégal, en charge de la protection et de la promotion des groupes vulnérables et des personnes handicapées, elle déploie son énergie et sa détermination pour garantir l’inclusion de tous ceux qu’on a souvent tendance à laisser en rade. Notre rédaction l’a rencontrée et interviewée à l’occasion d’un atelier régional qui s’achève ce jeudi à Conakry sur l’inclusion des personnes handicapées à travers l’architecture du handicap de l’Union africaine. Tout simplement édifiant !

S’il vous plaît, comment s’est passée votre formation ?

J’ai été dans une école tout à fait classique au Sénégal et durant tout le cycle, ce sont des  écoles classiques que j’ai fréquentées. Puis, je suis passée aux cours par correspondance parce que les édifices ne répondaient pas aux normes. Donc, j’en avais assez d’être  tout le temps aidée par mes camardes de classes qui  le voulaient bien d’ailleurs.

A quel niveau vous avez commencé les cours par correspondance ?

Je les ai commencés après le Brevet de fin d’études moyennes (BFEM). On venait de m’orienter dans une classe située en hauteur.

Et vous avez fait quel type d’études

J’ai fait Lettres modernes. Après, je me suis orientée vers la protection sociale.  Ce qui m’a amené à travailler au sein de différentes organisations nationales et internationales au Sénégal.

En quoi diriez-vous que c’est utile pour un chef d’Etat africain d’avoir un conseiller spécial sur la question du handicap

Je ne dirais même pas que c’est utile. Mais, c’est primordial.  Si on veut vraiment réussir la gouvernance d’inclusion et d’intervention, il est important pour un chef d’Etat d’avoir une personne handicapée pour des questions relatives à la prise en charge et à la prise en compte du handicap, dans toute sa diversité  et dans toute sa transversalité. Parce que quand on est chef de l’Etat, on a tendance à être fagocité par des problèmes des uns et des autres. Vous savez que ce n’est pas facile de gérer un Etat. Les questions à gérer sont telles qu’on pourrait facilement oublier des citoyens qui ont des spécificités, qui ont des besoins spéciaux. C‘est comme en économie. Un chef d’Etat a tout le temps un conseiller en économie, c’est pour des questions liées à l’essor économique, aux risques et aux avantages économiques  de la nation. C’est la même démarche quand il s’agit de la question des personnes handicapées.

Votre nomination date de quand ?

Je  dirais que je suis venue dans les bagages du président Macky Sall, en 2012

En quoi consiste votre mission auprès du président

J’ai en charge l’élaboration des politiques et des programmes, les stratégiques d’inclusion,  d’intégration et de réduction  de la pauvreté. J’ai en charge tous les documents relatifs à ces questions.

Plus concrètement, depuis votre nomination, quelles sont les propositions que vous avez faites au président

Elles sont nombreuses et diverses.  Il y a la carte d’égalité des chances, l’éducation inclusive et les filets sociaux dont on a parlé au cours de cet atelier. Nous avons également d’autres domaines dans lesquels  nous sommes en train de travailler sur les perspectives par rapport à la prise en compte réelle du handicap. Je voudrais souligner que je suis commissaire dans le Mécanisme africain d’évaluation par les (MAEP). Bref, ma fonction m’aide à vraiment apporter une dimension de gouvernance inclusive au chef de l’Etat.

Diriez-vous donc  que le Président est à votre écoute ?  

Absolument, et c’est très encourageant d’avoir non seulement l’oreille du président mais aussi d’être son oreille. C’est dire que c’est une collaboration franche et très dynamique. Parce que c’est un président non seulement qui n’ignore pas les questions relatives à la vulnérabilité, au handicap, aux injustices sociales, à la solidarité nationale au sein des populations  sénégalaises.  Ce sont donc des questions qu’il maitrise bien  et sur lesquelles nous travaillons suivant une approche dynamique.

Qu’est ce qui pourrait à votre vis expliquer cette touche particulière de sa part pour des couches défavorisées et pour des personnes handicapées en particulier ?

Je peux dire que le président Macky Sall est un pur produit sénégalais. Etant d’une famille modeste, il connait les difficultés liées à certaines questions de la vie. Il a étudié au Sénégal et  a occupé des fonctions qui le mettaient en rapport direct avec les populations sénégalaises  Et dans le cadre de sa campagne électorale, il avait  quand même fait près de 8000 km dans le Sénégal. Il connait par conséquent le Sénégal de profondeurs. Donc, c’est quelqu’un  qui nous inspire beaucoup plus que nous nous lui apportions.

Plus globalement, que diriez-vous de la perception que la société sénégalaise se fait des personnes handicapées

Aujourd’hui, on peut dire que le regard a beaucoup changé par rapport au handicap. Parce qu’on ne me voit pas comme une personne handicapée, on me voit comme madame le ministre comme vous m’appelez ici en Guinée. Au Sénégal, c’est pareil.  Beaucoup de familles me montrent comme exemple et montrent d’autres personnes comme M. Yatma Fall (président de la Fédération des associations des personnes handicapées du Sénégal), comme tant d’autres sénégalais qui sont des références  par rapport à cela. De ce point de vue, ce que le président Macky Sall a  réussi c’est de créer des références pour des enfants handicapés et pour leurs familles. Et c’est très important pour le devenir d’une nation.

Comment en particulier l’Etat sénégalais fait-il face à la problématique de l’accessibilité 

La problématique fait partie de nos politiques. Je l’ai dit  au cours de cet atelier. Notre programme et nos priorités sont aujourd’hui tournées vers les questions liées à l’accessibilité. Mêmes les représentations diplomatiques accréditées au Sénégal se mettent aux normes d’accessibilité parce qu’elles  reçoivent aussi un public. Même si au niveau de ce public, il n’y a pas nécessairement des personnes handicapées, ils  se projettent à cela  et montrent aussi que la politique du pays est bien entendue est bien appropriées. Il y a des ambassades  que j’accompagne dans la mise en œuvre  de l’accessibilité  et il y a des édifices recevant du public qui répondent aux normes désormais. Certains édifices sont en train d’être réhabilités et les banques sénégalaises et les banques qui sont au Sénégal  sont accessibles aux populations  sénégalaises, sans discrimination.

Qu’en est-il de la mendicité ? Est-ce une pratique légale et comment la société et l’Etat y font face ?

Je dirais que la mendicité est légale dans la mesure où elle est pratiquée dans les lieux de culte  et aux heures de culte. C’est ce que dit la loi sénégalaise. Et les enfants ne sont pas concernés. Il est interdit aux enfants handicapés ou non d’être sur les lieux de la mendicité. Il n’en demeure pas moins qu’au Sénégal, nous avons nos pratiques culturelles qui nous enchainent un peu. Mais nous  sommes en train de travailler sur l’application effective de la loi  et pour cela il faut des mesures préalables. Mesures justement sur lesquelles  nous sommes de travailler sur la formation professionnelle, sur l’outillage des personnes handicapées  notamment des femmes qui sont  au dehors à mendier avec leurs enfants. D’ailleurs, si vous constatez, il y a beaucoup moins de mendiants  au Sénégal actuellement qu’auparavant

Vous êtes à première visite en Guinée.  Que pouvez-vous dire alors, sur la base des informations à votre disposition, de l’inclusion et de la prise  en compte des personnes handicapées en Guinée  et quelles recommandations auriez-vous à formuler à l’endroit des personnes handicapées de Guinée  et à la société guinéenne dans son ensemble ?  

Depuis deux jours que je suis en Guinée, j’ai déploré le fait de ne pas pouvoir me déplacer  aisément et voir au moins certains coins à Conakry dont j’ai entendu parler, du fait de l’inaccessibilité des lieux.  Je déplore également l’approche  qu’a la population guinéenne par rapport aux personnes handicapées. C’est une approche basée sur la charité et sur la pitié. Si on veut adopter les politiques d’intégration et d’inclusion, ce sont des perceptions qu’il faut savoir bannir. Ce ne sera pas facile de le faire, mais petit à petit ; il faudra les bannir  et montrer d’autres exemples de réussite de personnes handicapées en Guinée pour permettre à la population  de voir les personnes handicapées autrement.

Pour parler de l’accessibilité en particulier, vous avez  même une anecdote par rapport à l’hôtel où a lieu l’atelier ?

Oui, l’hôtel (Palm Camayenne, ndlr) n’est pas accessible dans beaucoup d’endroits  et le personnel, bien que sympathique, n’a pas cette approche de parler avec une personne handicapée ; et on sent à travers les propos et l’esprit que  les personnes handicapées n’ont vraiment pas la voix au chapitre. En gros, la conception qu’ils en ont ici, c’est que la personne handicapé on doit savoir  raison gardée et rester dans le coin qui lui est assignée.   Or, cette approche ne fait vraiment pas partie des mesures d’inclusion.

Propos recueillis par Boubacar Sanso BARRY

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