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MAMANE SIDIKOU DU G5 SAHEL : « Travaillons à la protection des populations, mais n’oublions pas le développement »

Depuis quelques années, les pays de la zone sahélienne sont en proie à une crise sécuritaire consécutive à leur invasion par les forces terroristes et par des criminels en tous genres. Menacés jusque dans leur existence et dans celle de leurs populations respectives, les Etats, aidés par les partenaires travaillent à l’éradication du phénomène. Une bataille jusqu’ici essentiellement menée sous sa forme militaire. Mais au G5 Sahel, à travers le Secrétariat permanent, on a réalisé qu’il faut y adjoindre la dimension développement pour toucher aux « causes profondes » du mal. D’où la conception et l’adoption d’un programme d’investissement prioritaire (PIP) comprenant une quarantaine de projets touchant directement aux conditions de vie des populations de la zone sahélienne. Un programme ambitieux, nécessitant jusqu’à 2 milliards d’euros d’investissement, mais dont la mise en œuvre devrait aider à restaurer la sécurité et la stabilité dans la bande sahélienne. Aussi, une conférence internationale de coordination des bailleurs et des partenaires est programmée le 6 décembre prochain, à Nouakchott, dans la capitale mauritanienne, en vue de mobiliser les ressources nécessaires à ce financement. En marge d’un colloque récemment tenu à N’diamena, le secrétaire permanent du G5 Sahel, Mamane Sambo Sidikou, a accepté d’en dire davantage au micro de notre rédaction.  

Le 6 décembre 2018, il est prévu à Nouakchott, la conférence de coordination des bailleurs et des partenaires pour le financement du Programme d’investissement prioritaire (PIP). Dites-nous-en davantage ?

Cette conférence a été décidée dans le huis-clos des chefs d’Etat du G5 Sahel, le 2 juillet 2018 exactement. C’était en marge des travaux du sommet de l’Union africaine. Les chefs d’Etat ont pensé qu’il fallait que nous avancions un peu plus sur la dimension du développement qui est, avec la sécurité, les deux piliers de notre stratégie. Depuis plusieurs années, cet événement se préparait. Peut-être sous d’autres formes. Mais cette année, les chefs d’Etat ont décidé que ce serait à Nouakchott, en terre sahélienne, et que ce serait une conférence de coordination des bailleurs de fonds et des partenaires. Et pas simplement une table ronde d’annonce de contributions pour nous soutenir. Il reste que-du moins c’est ce que nous espérons- les partenaires vont se prononcer sur la base de la quarantaine de projets que nous allons leur présenter et diront de manière précise comment ils nous accompagnent à réaliser ce qu’il y a à réaliser. Parce que le problème de fond, c’est que s’il est vrai que nous avons tous besoin de la protection, il y a que cette protection est en rapport avec le mieux-être des populations sur le terrain et notamment au niveau des frontières. Très concrètement, il s’agit de travailler sur les questions aussi cruciales que sont l’hydraulique, la santé, l’éducation, la protection civile, la sécurité alimentaire ou encore les infrastructures de manière générale (routes, énergie, etc.). Nous avons aussi des projets structurants comme le chemin de fer qui ira de Nouakchott à N’diamena et qui aura bien évidemment des bretelles partout. Donc, ce sont autant de projets au nombre de quarante qui vont être portés à l’attention des partenaires et des bailleurs. Maintenant, un site comme le vôtre fait bien de nous poser des questions. Parce qu’il faut reconnaître que ce que nous n’avons pas toujours fait, c’est de nous adresser en priorité à nos populations.

Le G5 Sahel a une stratégie bâtie autour du développement et de la sécurité. Pour des raisons évidentes, on a beaucoup plus parlé de la sécurité.  A cause de l’extrémisme violent et des forces négatives qui sèment la désolation et en profitent aussi pour nous diviser. Mais nous avons pensé que la dimension du développement devait aussi prendre de l’ampleur pour que nos populations sentent qu’effectivement nos Etats sont avec elles. La dimension du développement prenant au passage en compte les causes profondes des problèmes que nous vivons. Il est évident que sur n’importe laquelle de nos frontières, il faut des réalisations précises en faveur des populations dans les secteurs sociaux. C’est à cela que va s’atteler ce programme d’investissement prioritaire (PIP). Ça va nécessiter à peu près 2 milliards d’euros. Ça peut paraître beaucoup, mais en fait, ce n’est pas assez. Mais quoi qu’il en soit, il faut tout de même commencer quelque part. Il faut donner la preuve aux populations que leurs conditions de vie nous préoccupent tous au plus haut niveau. C’est pourquoi les chefs d’Etat ont insisté sur ce volet développement.

Ce programme va accompagner tous les efforts nationaux qui se font dans ce domaine-là. J’étais il y a deux mois à Bamako. J’avais rencontré à l’occasion le premier ministre Soumeylou Boubèye Maïga. C’était à la veille de la rentrée scolaire. Il m’a dit très justement que si nous ne prenons pas en charge et que nous ne démontrons pas notre préoccupation pour l’éducation de nos enfants, il est évident que les populations ne nous prendront pas au sérieux. En ce moment-là, il examinait avec les partenaires les possibilités permettant notamment aux enfants du Centre du pays à revenir à l’école et pour que les centres de santé retrouvent leurs infirmiers et infirmières, entre autres. Je pense que c’est vers cela qu’il faut aller. Et tout le travail de sensibilisation de nos partenaires que nous faisons depuis un an va dans cette direction-là. En gros, nous leur disons : « Faisons en sorte de protéger les populations, œuvrons pour la montée en puissance de la force mixte du G5 Sahel. Mais n’oublions pas la dimension développement. Parce qu’elle est celle qui, de façon durable, fera face aux menaces terroristes ».

Vous avez à disposition une quarantaine de projets. Mais quels sont les plus urgents ?

Certes, c’est une appréciation personnelle. Mais tout est urgent bien sûr. Vous savez, ces projets sont dans les axes suivants : Défense et sécurité et Protection sociale, y compris, entre autres, la mise en place d’un mécanisme d’alerte précoce, mais aussi des pistes d’aéroport. Tout est urgent, comme vous le voyez. Puisque ça accompagne la sécurité. Mais vous conviendrez avec moi que l’eau, c’est extrêmement urgent. Il en est de même des zones qui ne connaissent pas l’électricité, de la communication par les cellulaires ou des échanges entre les pays du Sahel, que ce soit à travers Air Sahel ou via le train dont cherchons juste les moyens pour pouvoir le réhabiliter. Vous conviendrez également avec moi que les enfants qui ne vont pas à l’école, c’est également extrêmement urgent. Pour moi, c’est la priorité des priorités. Vous conviendrez avec moi que l’autonomisation des femmes, c’est extrêmement urgent. Bref, tout est urgence. Et nous pensons que les partenaires sont prêts à nous accompagner. Nous pensons par ailleurs que les Etats (du Sahel) sont prêts à mettre les moyens et à faire le travail politique de plaidoyer pour que cela avance.

Si au sein de l’opinion, on reconnait tous ces efforts, il y a qu’on pense également que de petites rivalités ou des divergences d’approches demeurent entre les Etats du Sahel. Que la coopération n’est pas effective partout et entre tout le monde. Que répondez-vous à une telle inquiétude ?

Ce n’est pas ma lecture. Ce n’est pas ce que j’entends les chefs d’Etat me dire. Ce n’est pas non plus ce que je perçois à travers notre secrétariat qui est certes tout petit, mais qui est maintenant devenu une équipe. Ce n’est pas non plus ce que je sens à travers la force mixte du G5 Sahel. L’une des raisons pour lesquelles nous avons depuis récemment un collège de défense à Nouakchott, c’est que nous voulons renforcer le besoin d’appropriation par nos forces armées, du travail sur le terrain. Qu’elles en aient une doctrine commune. Puisque nous avons 36 officiers qui ont déjà commencé ensemble les cours, travaillent ensemble…ça crée de la cohésion. Les gens ne se rendent pas compte que le G5 Sahel existe seulement il y a quatre ans. Ils ne réalisent pas qu’on ne constitue pas une institution comme ça en quelques années et que ça prend du temps. Mais voyez ce qui a été fait depuis. Nous avons près de 80 % de la force conjointe qui est en place. Bien sûr, nous n’avons pas encore tous les équipements qu’il faut. D’où la décision des chefs d’Etat de participer au financement de la force à partir des budgets 2019, en attendant que les partenaires nous aident. Donc, il n’y a ni rivalité, ni incompréhension. En tout cas, ce n’est pas ce que je vois. Je ne voudrais pas dire que c’est vous la presse qui suscitez ces sentiments-là. Mais je pense que tout cela procède d’un besoin de sensationnalisme. Ainsi, on essaie de nos opposer. Mais cela, je ne le vois, ni ne le sens dans les faits. Mais évidemment, il y a des lenteurs et les lenteurs créent les frustrations et les spéculations. Et certainement, il est dans l’intérêt de certains à travers le monde de parler de ces faiblesses-là. Comme on dit, il y en a qui persistent à ne pas voir le verre à moitié plein et qui le perçoivent uniquement à moitié vide. Mais nous avançons.

Toutefois, au gré des rencontres, il n’est pas rare d’entendre un Nigérien dire que le terrorisme dont son pays est victime n’est pas d’origine interne, mais qu’il vient des voisins. Et un Malien dirait la même chose. Nous parlons de ces accusations à peine voilées…

Je vois. Mais il faut une communication et une sensibilisation pour que ces gens comprennent que nos destins sont liés et que le terrorisme n’a pas de frontière. Après tout, dans les années 90, le phénomène est venu de l’Algérie, ensuite la Libye a été détruite ; et nous sommes justement en train de récolter les conséquences fâcheuses de cette destruction de la Libye. Puisque tout l’arsenal (armes) s’est déversé vers nous et tous les trafiquants en tous genres se sont déversés sur notre espace. Je crois qu’il faut une communication et une sensibilisation pour que les populations comprennent que nous sommes un bloc et que, comme je le disais tantôt, nos destins sont liés. Nous avons aussi nos enfants qui sont recrutés et endoctrinés par les forces terroristes, il faut les en extraire. Or, parmi ces enfants, il y en a de tous les pays. Donc, il ne faut guère verser dans la distraction. Le plus important, c’est la nécessité de se donner la main, comme font les militaires, et de travailler ensemble. Tout le reste, c’est de la diversion.

Propos recueillis par Boubacar Sanso BARRY

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