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GUINEE : Il faut s’assurer que les forces de sécurité fassent preuve de retenue

Les mesures pour mettre fin aux discours de haine sont aussi essentielles pour empêcher les violences post-électorales

Le gouvernement guinéen devrait faire en sorte que ses forces de sécurité agissent avec retenue et respect pour la vie humaine lorsqu’elles font face à des manifestations de protestation de l’opposition, ont déclaré aujourd’hui Human Rights Watch et Amnesty International. Depuis les élections locales du 4 février 2018, au moins 15 personnes ont été tuées et de nombreuses autres ont été blessées dans des affrontements violents entre les forces de sécurité, des manifestants de l’opposition et des partisans du gouvernement. Les dirigeants de l’opposition ont suspendu les manifestations pour le weekend de Pâques, mais ont dit qu’elles recommenceront le 5 avril.

L’intensification d’une rhétorique de plus en plus partisane émanant de tous les camps politiques, incluant notamment des discours de haine sur les réseaux sociaux, a aggravé les tensions sociales et a exacerbé le risque de futures violences. Le gouvernement devrait agir immédiatement pour mettre fin aux discours de haine, et les partis politiques devraient condamner les membres qui y auraient recours.

 « Depuis le début de 2018, les violences politiques meurtrières ont augmenté en Guinée, causant de tragiques pertes en vies humaines et en biens dans la capitale et au-delà », a déclaré Corinne Dufka, directrice de recherches sur l’Afrique de l’Ouest à Human Rights Watch. « Alors que de nouvelles manifestations sont prévues en Guinée, il est essentiel que les forces de sécurité prouvent qu’elles sont capables d’agir de manière neutre et professionnelle pour protéger aussi bien les partisans de l’opposition que ceux du gouvernement. »

La violence politique en Guinée est alimentée par de profonds clivages ethniques, le parti au pouvoir – le Rassemblement du Peuple de Guinée (RPG) – étant dominé par l’ethnie Malinke tandis que les partisans du principal parti d’opposition, l’Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG), se recrutent dans une large mesure parmi les membres de l’ethnie Peul.

Les élections locales guinéennes – les premières depuis 2005 – ont été reportées à plusieurs reprises depuis 2010, le gouvernement et l’opposition ne parvenant pas à s’entendre sur la manière de les organiser. La Commission électorale a annoncé le 21 février que le RPG avait obtenu 3 284 sièges de conseillers, contre 2 156 pour l’UFDG. Les conseillers élus, qui comptent également des centaines de représentants de partis plus petits ainsi que des candidats indépendants, doivent maintenant élire les maires des 342 communes de Guinée.

Bien que le jour du vote ait été relativement calme, dès le lendemain l’UFDG a accusé le parti au pouvoir de fraude électorale. La Commission électorale a défendu les résultats du scrutin, mais les partisans de l’opposition ont organisé des manifestations de rue chaque semaine, dressant des barrages routiers dans les faubourgs de Conakry, la capitale.

Plusieurs manifestations ont coïncidé avec une grève d’enseignants qui a duré un mois et concernait leurs salaires et conditions de travail, ainsi qu’avec des manifestations d’étudiants protestant contre les fermetures d’écoles dues à cette grève. Bien que le gouvernement ait obtenu un accord pour mettre fin à la grève des enseignants le 13 mars, les dirigeants de l’opposition ont déclaré le 23 mars que les manifestations contre les résultats des élections locales se poursuivraient.

Les forces de sécurité ont eu recours aux gaz lacrymogènes, et dans certains cas, aux tirs à balles réelles, pour disperser les manifestants et répliquer à des violences commises par des protestataires. Ces heurts ont causé la mort d’au moins neuf manifestants ou passants, dont quatre personnes tuées par balles le 14 mars, et un gendarme qui aurait été tué par une pierre lancée par un manifestant le 19 février selon le porte-parole de la police .

Les forces de sécurité guinéennes ont dans le passé recouru de manière inutile à une force excessive et souvent meurtrière  et ont faire preuve d’un manque de neutralité politique. Le gouvernement affirme que des pierres lancées par des manifestants ou des objets coupants projetés à l’aide de frondes ont fait de nombreux blessés – et même quelques morts – parmi les membres des forces de sécurité ces dernières années, et que certains manifestants sont armés.

Les tensions politiques ont aussi mené à des violences entre partisans de l’opposition et du gouvernement, ont affirmé Human Rights Watch et Amnesty International. Un incendie, présumé volontaire, le 5 février a causé la mort de cinq personnes, dont quatre enfants, à la suite de heurts entre partisans du gouvernement et de l’opposition à Kalinko.

Les dirigeants de l’opposition ont également appelé à l’ouverture d’une enquête sur un incendie survenu le 17 mars au marché de Madina à Conakrydans lequel des centaines de boutiques et de kiosques ont été détruits, affirmant que des partisans du gouvernement avaient menacé de s’attaquer au marché. Le gouvernement affirme de son côté que l’enquête sur les causes de l’incendie se poursuit mais qu’un court-circuit en est la cause la plus probable. Human Rights Watch et Amnesty International ont documenté depuis 2010 des destructions de propriété dans des marchés par des bandes associées au parti au pouvoir souvent avec des membres des forces de sécurité et, dans une moindre mesure, des partisans de l’opposition. Le 12 mars, des manifestants ont saccagé des bureaux de médias à Conakry.

Des observateurs des médias, y compris l’Association guinéenne des blogueurs, ont exprimé leurs préoccupations  au sujet de la hausse de messages sur les médias sociaux contenant des discours de haine, qui recouvrent la promotion de la haine nationale, raciale ou religieuse pour inciter à la violence, à l’hostilité ou à la discrimination.

Le gouvernement a pris certaines mesures limitées pour réduire les tensions intercommunautaires et faire en sorte que des comptes soient rendus pour les abus qui auraient été commis. Le 14 mars, Gassama Diaby, le ministre de l’Unité nationale et de la citoyenneté, a promis que justice serait rendue aux victimes de violences lors de manifestations et affirmé que l’association du barreau guinéen fournirait des avocats aux familles des victimes. Les organisations de défense des droits humains, dont Human Rights Watch et Amnesty International, ont écrit le 20 mars à Gassama Diaby pour appuyer son initiative et lui demander de s’assurer que ces promesses soient suivies d’effets.

Le 6 mars, Gassama Diaby a également annoncé la création d’une commission chargée de détecter les discours de haine dans les médias et sur Internet. Il a appelé à l’ouverture de poursuites judiciaires à l’encontre d’un ministre du gouvernement qui, dans un discours prononcé le 20 février, avait déclaré à des membres du parti au pouvoir qu’ils devraient « se venger » contre les responsables des émeutes et des dommages causés à la propriété après les élections locales. Dans sa surveillance des discours de haine, le gouvernement guinéen devrait se référer au Plan d’action de Rabat, un ensemble de directives approuvées par les Nations Unies qui traitent de la prévention de la violence, de l’hostilité ou de la discrimination tout en protégeant la liberté d’expression.

Le gouvernement devrait en outre donner instruction à tous les membres des forces de sécurité de respecter les Principes de base des Nations Unies sur le recours à la force et l’utilisation des armes à feu par les responsables de l’application des lois, ainsi que les Lignes directrices pour le maintien de l’ordre par les agents chargés de l’application des lois lors des réunions en Afrique et leur faire suivre une formation à cet effet. Les membres des forces de sécurité impliqués dans de graves crimes et les manifestants qui se livrent à des agressions violentes devraient être traduits en justice dans le cadre de procès équitables.

 « Compte tenu de la longue tradition de violences électorales en Guinée, le risque d’assister à de nouvelles violences demeure élevé », a déclaré François Patuel, chercheur sur l’Afrique de l’Ouest à Amnesty International.

 « Le gouvernement devrait envoyer clairement un message selon lequel tout abus commis lors de manifestations fera l’objet d’une enquête impartiale et de poursuites judiciaires dans le cadre de procès équitables. Les dirigeants politiques en Guinée devraient également faire des déclarations publiques claires et fortes, au plus haut niveau de chaque parti, dénonçant la violence intercommunautaire et les discours de haine. »

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