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CAMEROUN ANGLOPHONE: trois questions à Louis Magloire Keumayou

Le Cameroun s’apprête à aller à des élections présidentielles où l’âge du président sortant, Paul Biya, et son exceptionnelle longévité au pouvoir-85 ans dont 36 passés à la tête du Cameroun-seront les principaux sujets de débat. Mais à moins d’un mois de ce rendez-vous politique majeur, c’est surtout de la crise dans les régions anglophones du pays qu’il est question. D’autant que le week-end dernier, une nouvelle attaque a été enregistrée dans le village d’Akum, à quelques encablures de Bamenda, le chef-lieu de la région du Nord-Ouest.  Il faut dire que dans les deux régions-le Nord-Ouest et le Sud-Ouest-des militants indépendantistes, surfant sur quelques ressentiments, font face au pouvoir central et à ses forces de l’ordre, dans le cadre d’un conflit devenu ouvert depuis environ deux ans. Se nourrissant d’une part des attaques de plus en plus récurrentes contre les forces de sécurité camerounaises de la part des sécessionnistes, et de l’autre, des représailles disproportionnées de Yaoundé, la crise est en train de se muer en une véritable gangrène pour le Cameroun, avec son cortège de victimes dans les deux camps et la paralysie des activités économiques dans les deux régions. Mais comment comprendre cette crise et sa surprenante résurgence, c’est ce que nous avons voulu savoir en posant trois questions à notre confrère Louis Magloire Keumayou. Observateur avisé de la scène politique africaine du fait de son métier de journaliste doublé d’analyste politique, il a aussi l’avantage d’être camerounais d’origine.

La crise dans les régions anglophones, est-ce l’Azawad camerounais?

Les revendications des Camerounais des deux régions dites anglophones n’ont pas toujours été sécessionnistes. C’est la mauvaise interprétation et surtout la mauvaise gestion de la crise depuis de nombreuses années qui ont rendu les tenants de la thèse sécessionniste plus bruyants que les autres. Les sécessionnistes ne sont certes pas majoritaires mais leurs idées commencent à se diffuser dans les deux régions et, au-delà, au sein des communautés camerounaises d’expression anglaise vivant en Afrique du Sud, au Nigéria, aux USA, En Grande-Bretagne, en Allemagne ou en France, pour ne citer que ces pays-là. Les revendications de ces Camerounais sont plus proches de celles du Somaliland, ou de la RASD que de celles de l’Azawad. Ce sont des revendications liées à l’héritage linguistique de la colonisation. Dans tous les cas de figure, elles sont en opposition frontale avec le principe de l’Union Africaine sur l’intangibilité des frontières issues de la colonisation.

Quelle est la légitimité de la revendication portée par les séparatistes?

Cette revendication ou plutôt le corpus de revendications des Camerounais d’expression anglaise tire sa légitimité du fait que les citoyens du monde entier ont le droit de questionner leurs autorités, de leur demander des comptes et de s’exprimer sur la forme de l’État dans lequel ils vivent ou souhaiteraient vivre. C’est  sur la base d’un référendum que le Southern Cameroons (les deux régions dites anglophones actuelles) ont choisi de rejoindre la République du Cameroun dans le cadre d’une république fédérale. Au moment de passer de la République fédérale à la République unie du Cameroun, ce ne sont plus seulement les Camerounais d’expression anglaise qui ont été consultés, mais tous les citoyens camerounais confondus. Le point de vue des ressortissants du Southern Cameroons s’est retrouvé noyé dans celui de la majorité francophone. Pire encore, le passage de la République unie à la République du Cameroun tout court (du nom de la partie du Cameroun qui était sous administration française) s’est fait sans consultation des populations. Ce sont toutes ces frustrations – la liste n’est pas exhaustive – qui ont fait le lit de la crise actuelle. Elle aurait pu être réglée sans effusion de sang, si toutes les parties avaient accepté de négocier de bonne foi. Il n’est pas tard pour le faire, mais le Cameroun s’est payé une guerre du Biafra parfaitement infondée, budgétivore et dramatique.

Est-il possible que l’on soit dans une situation où les leaders séparatistes locaux instrumentalisent la question identitaire pour émerger?

Même dans des pays où les institutions fonctionnent correctement, il n’y a que la loi, et surtout la loi fondamentale, pour protéger les citoyens et le pays des dérives de toutes sortes. Certains penseurs nous apprennent que tout Homme naît bon, mais que c’est la nature qui finit par nous corrompre. Pour nous préserver de cette corruption, il y a la loi. C’est pour cette raison que nul ne doit être au-dessus de la loi. Aussi bien les leaders locaux dont vous parlez que ceux qui sont en position d’exercer la violence légitime au nom de l’État. Même le régime de l’apartheid en Afrique du Sud s’appuyait sur la loi fondamentale. Donc il y a la loi mais nous devons, dans certaines circonstances, appliquer la loi avec discernement et bon sens.

Propos recueillis par Boubacar Sanso Barry

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