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ALPHA CONDE: on doit « donner du travail à la jeunesse africaine »

C’est l’ouverture aujourd’hui du cinquième sommet de l’Union africaine et de l’Union européenne à Abidjan. Un rendez-vous de deux jours durant lesquels l’immigration et la sécurité seront au cœur des débats. A ce sommet, sont attendus 83 chefs d’Etat et de gouvernement et quelque 5 000 participants de 55 pays d’Afrique et de 28 pays d’Europe. Le Guinéen Alpha Condé est le président en exercice de l’Union africaine (UA). Il répond aux questions de Frédéric Garat.

RFI: La jeunesse africaine est au cœur de ce sommet Union européenne-Union africaine ici à Abidjan. Mais cette jeunesse africaine fuit le continent via la Libye ou bien elle se révolte au Burkina, au Togo, dans une certaine mesure au Zimbabwe peut-être ces derniers jours. Est-ce qu’il n’y a pas un problème entre la jeunesse africaine et ses dirigeants en ce moment ?

Alpha Condé: Non, il n’y a pas un problème entre la jeunesse africaine et ses dirigeants. Vous savez il y a quatre ans à Johannesburg, j’avais dit à mes collègues « nous sommes assis sur une bombe, nous avons 70% de population qui a moins de 25 ans. Si nous ne réduisons pas le problème de l’emploi jeune, nous allons tous sauter ». Donc le grand défi auquel est confrontée l’Afrique aujourd’hui, c’est de sortir de sa situation de fournisseur de matières premières et de marchés pour les produits finis et avoir l’énergie, les infrastructures pour qu’on puisse donner du travail à cette jeunesse.

L’autre grand thème qui sera abordé à ce sommet, c’est la sécurité. En Somalie, au Nigeria, en Afrique de l’Ouest, au Sahel, si on dresse une comptabilité de plus en plus morbide chaque jour, voire chaque année. L’Union africaine a l’air parfaitement désarmée face à ce phénomène terroriste qu’on connaît en ce moment en Afrique. Que préconisez-vous pour apporter une réponse efficace ?

Nous avons estimé que les casques bleus ne servaient pas à grand-chose. Vous avez 20 000 casques bleus au Congo-Kinshasa depuis vingt ans, ça ne sert à rien. C’est pourquoi nous avons décidé que ça soit désormais les Etats africains qui prennent la responsabilité de la sécurité. C’est pourquoi l’Union africaine a soutenu à fond la création du G5. Moi-même j’étais à la création. Le G5 montre que les Africains peuvent prendre la lutte contre le terrorisme en main parce que c’est eux qui sont concernés, parce que c’est leur patrie. Au fond, ce que nous demandons, c’est qu’on nous accompagne pour la logistique, pour le financement et pour nous aider pour les renseignements. Le reste, nous pouvons le faire nous-mêmes. C’est pourquoi l’Union africaine est déterminée à ce que nous prenions notre destin en main, destin dans tous les domaines, y compris dans le domaine de la sécurité. Et là, le problème des Africains soulevé par les Africains ait que nous prenions notre destin en main.

Mais ça, ça risque d’être assez long. Pour former les bataillons africains, ivoirien, burkinabè etc. qui iront en projection au Sahel…

Les bataillons sont déjà formés. On a déjà des bataillons qui sont en cours de formation.

Pas très bien équipés ?

Oui. Mais non. Il y deux choses : la mise en place de  bataillons et les former, nous pouvons ; l’équipement, non. Là, nous avons besoin de soutien. Nous pouvons être opérationnels à condition qu’on nous aide pour la logistique et les moyens financiers, et aussi dans le renseignement.

L’autre sujet, c’est l’immigration clandestine. Il y a son corollaire qui est donc la maltraitance, l’esclavage, les viols des femmes parfois. Et malheureusement, ce ne sont pas des phénomènes nouveaux même si on en parle beaucoup aujourd’hui. A qui incombe la faute de ce trafic humain ? Est-ce que c’est l’Union africaine, les pays africains qui n’offrent pas les moyens d’avenir pour leur jeunesse et qui laissent cette jeunesse fuir ? Où est-ce que c’est l’Union européenne qui a pour instruction de maintenir ces clandestins en Libye ou plus généralement au Maghreb ?

Non, je pense que les sentiers sont partagés. C’est pourquoi nous devons travailler main dans la main avec l’Europe, parce que l’Europe aussi a des inconvénients avec le mouvement du populisme. Nous, nous avons des inconvénients avec la perte de nos forces vives, les jeunes qui constituent l’avenir, comme nous l’avons eu pendant l’esclavage. Donc il faut une coopération. L’Union européenne comme l’Union africaine, nous sommes conscients d’une responsabilité et que nous devons nous donner la main. Le sommet sera une occasion afin de lutter contre les causes profondes, la racine de l’immigration.

Même si la solution sur le long terme, les solutions immédiates ou plus ou moins rapides, c’est quoi ? De mieux contrôler les frontières ?

Non, investir dans l’emploi jeune. On peut créer le groupement d’intérêt économique, de coopérative, c’est-à-dire qu’il faut trouver le moyen d’occuper les jeunes à gagner leur vie, comme les femmes. On doit faire des efforts, on doit davantage investir nos ressources au niveau des causes les plus vulnérables, c’est-à-dire les jeunes et les femmes. Nous pouvons le faire.

Mardi, il y avait ce discours d’Emmanuel Macron à Ouagadougou, son premier grand discours sur la terre africaine. Il dit d’ailleurs dans son discours : « J’appartiens à une génération qui ne vient pas dire à l’Afrique ce qu’elle doit faire ».

Non, ce que nous disons, de plus je suis président de l’Union africaine, je passe mon temps à dire cela, que l’Afrique est un continent majeur. La coopération entre l’Union européenne et de l’Union africaine doivent se faire sur la base de deux continents indépendants qui se respectent. La coopération entre la France et nos Etats doit être la coopération gagnant-gagnant, dans le respect, de la souveraineté, de l’indépendance de chacun des pays. Moi, je suis très content du discours du président Macron, vraiment, parce que jusqu’à présent, des chefs d’Etat se sont engagés à mettre fin à la Françafrique. Mais maintenant, je suis convaincu qu’avec Macron, sa volonté, sa détermination dans ce qu’il a dit aujourd’hui, nous pensons que le cordon ombilical est coupé.

Il y a une autre déclaration importante du président Macron : « L’aide publique au développement ne répondait pas aux besoins mais fait plaisir aux gouvernements ». Comment vous traduisez cela ? Cela veut dire que trop longtemps, l’Afrique a été… ?

Parce que l’aide publique souvent est une aide budgétaire. Donc l’aide budgétaire : un pays, lorsqu’un gouvernement n’est pas capable  d’assurer ses dépenses de fonctionnement, ce n’est pas un gouvernement. Et puis, nous ne sommes pas des mendiants. Ce qui est important, ce sont les investissements. C’est pourquoi nous voulons, nous devons assumer nos responsabilités. Nous devons nous assumer et nous ne devons pas être un syndicat de chefs d’Etat qui se masquent. Mais nous devons nous dire les vérités entre nous, et nous devons être capables d’assumer nos dépenses de fonctionnement que nous prenons le complexe que nous avons de l’européo-centrisme. Il faut que les Africains perdent ce complexe et qu’ils se prennent en main.

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