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February 20, 2020
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Dans son livre, ‘’la Guinée : de Ahmed Sékou Touré à Alpha Condé ou le chemin de croix de la démocratie’’ publié chez L’Harmattan, l’historien Aly Gilbert Iffono aborde un sujet de préoccupation qu’il nous a paru intéressant de partager avec les lecteurs. Il s’agit du phénomène des mouvements de soutien ou groupes de pression. Un phénomène dont il fait remonter l’origine à l’ère Lansana Conté. Mais qui depuis, a pris racine et s’est incrusté dans les mœurs politiques du pays. Désormais, à chaque régime, son ou ses mouvements de soutien. Pourtant, ces encombrants alliés, au statut très mal défini, ne sont pas toujours nécessaires. Pis, l’auteur pense qu’ils ont été de beaucoup dans les dérives et les échecs ayant caractérisé les régimes qu’ils prétendaient défendre.

Les mouvements de soutien sous Lansana Conté

L’auteur pense qu’aux relations informelles que Lansana Conté avait fini par substituer à celles officielles qu’il devait avoir avec les institutions et ceux qui en avaient la charge, « il faut ajouter de nombreux mouvements de soutien et groupements associatifs de jeunes, de femmes et autres travailleurs du secteur informel, tous aveuglement voués à lui, moyennant espèces sonnantes et trébuchantes. Ces derniers sont constamment sollicités par le pouvoir pour contrer toutes les actions de contestation ou de revendication de la classe politique ou des syndicats. Ils ont les initiatives des marches de soutien, des meetings grandioses d’allégeance et autres manifestations tonitruantes de rue en vue d’appuyer les actes impopulaires que pose ou veut poser le chef de l’Etat. Et à ce dernier de mettre le prix. Cette cohorte d’agitateurs qui bénéficiaient de ses libéralités lui donnait la fausse impression d’être un président très populaire pouvant se passer du soutien de son propre parti politique, le PUP, ou défier ses adversaires politiques. Des sommes faramineuses étaient débloquées des caisses de l’Etat pour leur financement. Quant à leurs responsables, ils étaient assurés d’être un jour ou l’autre, promus à de hautes fonctions administratives nationales. Toutes choses qui rendaient plus intéressants d’appartenir à un mouvement de soutien que d’être militant ou responsable du PUP. Nous l’avons constaté en leur temps avec les MOSALAC, COSALAC, MORELAC[1], etc., dont les principaux animateurs se sont retrouvés ministres, ambassadeurs, secrétaires généraux ou chefs de cabinet de départements ministériels, préfets, etc. Des mouvements de soutien auxquels le président comptaient tant et si bien qu’il ne se souciait guère de disposer d’autres soutiens à l’extérieur du pays ».

Un phénomène consolidé sous Lansana Kouyaté

C’est donc à Lansana Conté que l’on doit l’avènement du phénomène des mouvements de soutien. Tout au moins, c’est en son temps que le phénomène a véritablement germé et connu son expansion. Mais à vrai dire, l’auteur s’interroge sur la pertinence de ces groupes de soutien. En effet, à quoi serviraient des mouvements de soutien, surtout à un homme qui, sans le solliciter, est plébiscité par tous ses citoyens ? Ce qui était notamment le cas de Lansana Conté, estime l’auteur.

En effet, celui-ci, selon Dr. Aly Gilbert Iffono « est arrivé après un régime révolutionnaire dont la fin était vivement souhaitée, à en juger par la récurrence des complots (expression de rejet) qui ont ponctué son parcours et surtout les clameurs qui ont salué sa chute. A notre avis, un mouvement de soutien en était de trop, l’histoire ayant déjà fait son travail préparatoire, c’est-à-dire la mise à disposition de tous les facteurs de popularité. Le général Lansana Conté y avait cru au point de tourner le dos aux militants de son parti, le PUP, qui se plaignaient d’être beaucoup plus un parti du pouvoir qu’un parti au pouvoir ».

Mais on peut dire qu’au-delà de sa personne, c’est une forme de graine que Lansana Conté a semée. En sorte que ceux qui sont venus après lui n’ont pas résisté à la tentation d’utiliser, eux aussi, la ficelle des mouvements de soutien. A commencer par Lansana Kouyaté, nommé au poste de premier ministre, au lendemain des événements de janvier et février 2007. Dans un contexte qui, lui aussi, n’en nécessitait guère, estime Aly Gilbert Iffono. En effet, écrit-il : « Lansana Kouyaté aux affaires comme premier ministre, trouva la recette et crut devoir lui aussi, conforter sa position en s’encombrant de mouvements de soutien. Or, sa nomination, vivement souhaitée voire exigée par le Forum des forces vives du pays, a reçu un accueil enthousiaste et populaire. Même ceux qui ne le connaissaient pas physiquement étaient heureux de l’avoir comme premier ministre, tellement le régime de Lansana Conté était devenu insupportable. De surcroit, il est arrivé au moment où, les populations guinéennes, presqu’à l’unanimité, venaient de contraindre le chef de l’Etat, à renoncer à la nomination à ce poste, d’Eugène Camara, un de ses protégés. Cette nomination, il faut le rappeler, avait provoqué de violentes manifestations de rejet à travers tout le pays, ayant même entrainé mort d’homme. Lansana Kouyaté, un premier ministre précédé de la réputation de grand diplomate, d’économiste avéré, d’homme de dossiers au carnet d’adresse bien épais, était aux yeux des populations éprises de justice sociale et de bien-être, un contrepoids du pouvoir d’un général autocrate qui avait suffisamment abusé d’elles. Kouyaté passait pour le rédempteur, celui qui devait espoir et courage à tous ceux qui en avaient perdu. Vu le délabrement de l’économie nationale, la promotion de l’ethnocentrisme et du régionalisme comme garants du pouvoir et surtout la misère endémique qui sévit au quotidien, Lansana Kouyaté ne pouvait pas ne pas être l’homme de la situation. Tous ses indicateurs de popularité et de crédibilité étaient au vert : ancien ambassadeur, ancien sous-secrétaire général de l’ONU en Somalie, et qui plus est, produit de l’université guinéenne, et donc objet de fierté de tout bon guinéen. Il était pour ainsi dire attendu par les populations guinéennes. Il n’est pas abusé de dire qu’il a été le plus populaire premier ministre guinéen à la nomination. Avait-il vraiment besoin d’un autre soutien ? Pourtant, Kouyaté a succombé à la tentation d’user de groupes de pression et autres mouvements de soutien pour assumer sa mission. Quel soutien cherchait-il encore et contre qui, surtout qu’il disait être en parfaite harmonie avec sa hiérarchie ? Ce fut le début de sa déchéance politique. Muselé par son mentor, tenu sous pression par un entourage véreux et impénitent et abandonné par les populations, lasses d’attendre, Lansana Kouyaté devait sortir par la petite porte. Il avait sous-estimé le fait qu’après 24 ans de dictature militaire, les Guinéens avaient réellement soif de changement. Et que quiconque pouvait y mettre un terme, était le bienvenu. Kouyaté semblait en être un aux yeux des Guinéens ».

La tentation, Dadis n’y a pas résisté

Un autre qui, selon l’auteur, n’avait nullement besoin de s’inscrire dans cette école des mouvements de soutien, c’est le capitaine Moussa Dadis Camara, arrivé au pouvoir après la mort du général Lansana Conté, le 22 décembre 2008. Mais, lui non plus, n’a pas résisté. Pourtant, écrit l’auteur à propos : « Pour les Guinéens, selon les propos d’un ancien haut dignitaire, Dadis était leur Moïse. Le propos était certes excessif, mais suffisamment expressif par rapport au chemin de croix qu’effectuent depuis bien longtemps ses compatriotes. A cet effet, le coup d’Etat contre Lansana Conté n’en était pas un. Ce fut l’une des rares prises du pouvoir anticonstitutionnelles à faire l’unanimité tant à l’intérieur qu’à l’étranger. Même la classe politique et les syndicats, pourtant les plus avares en appréciation d’acte politique, ont été indulgents à l’endroit de la junte. Malgré tout, Dadis s’est ingénié à susciter, à financer à coups de milliards de francs guinéens, des mouvements de soutien et autres groupes de pression. Les Guinéens ont encore en mémoire l’existence du fameux groupe dénommé « Dadis doit rester », qui a d’ailleurs donné immédiatement la naissance de son exact contraire « Dadis doit partir ». On se demande bien, comme dans les cas antérieurs, à quoi tout cela pouvait servir en dehors du soutien de tout un peuple à la recherche d’un « rédempteur ».

Mouvements de soutien et massacres du stade du 28 septembre

Après ces cas pratiques, l’auteur nous livre sa réflexion sur le phénomène. Et comme on peut en juger, il n’en est pas un fervent adepte. Ainsi, peut-on lire dans son livre : « A notre entendement, le rôle d’un mouvement de soutien est d’aider à conquérir le pouvoir et non à l’exercer ou à le conserver. C’est pourquoi les cérémonies tapageuses, les grands meetings d’information et autres manifestations de rue interviennent pour mieux faire connaître le leader, ses projets, ses moyens d’action et surtout sa dimension relationnelle. Ces mouvements ne sauraient servir de moyens d’exercice ou de conservation du pouvoir, une fois qu’il est acquis dans les règles de l’art. Le cas échéant, ils perdraient leur fonction originelle pour devenir des moyens de pression ou de justification des déviations de ceux qui en usent. Ils serviraient en ce moment à étouffer ou à réprimer toute manifestation de contestation, même légitime du pouvoir. Ces mouvements de contestation étaient omniprésents de 2005 à 2009 contre les syndicats, les partis politiques, la société civile et même contre les étudiants, en train de soutenir des gouvernements impopulaires et de surcroit incapables d’assumer les charges les plus élémentaires de leurs fonctions régaliennes. L’exemple le plus dramatique est celui relatif aux événements tout aussi dramatiques du 28 septembre 2009 au stade du même nom à Conakry. Ce jour, alors que le peuple de Guinée comptait ses nombreux blessés et morts, tombés au stade sous les balles de la garde prétorienne de Dadis, son groupe de soutien, sous la houlette du gouverneur de la ville de Conakry d’alors, organisait en sa faveur une contre-manifestation à Kaloum. Le plus choquant a été de faire diffuser en boucle les images de cette cynique et honteuse prestation sur les médias d’Etat. On y voyait des cadres frotte-manche de Dadis jubiler et soutenir les actions de ce dernier. Le même groupe a organisé un grand spectacle pour accueillir le lendemain des massacres, le capitaine Dadis sortant d’un hôpital où il était allé rendre visite aux blessés du stade ».

Un danger public si…

Les mouvements de soutien sont, aux yeux de l’historien, un danger pour les régimes démocratiques. D’autant qu’ils sont composés de membres, économiquement vulnérables et conséquemment manipulables par le plus offrant. « A vrai dire, les mouvements de soutien sont un danger public si on en dénature la mission originelle. Dès lors, comme les cas évoqués tantôt, ils s’engagent aveuglement à protéger des chefs autocrates, incompétents, impénitents et impopulaires en bâillonnant les libertés d’expression, de regroupement et d’action qui sont pourtant les attributs de tout Etat de droit et de démocratie. C’est alors qu’on assiste à des confrontations entre anti et pro-pouvoir susceptibles d’engendrer des situations conflictuelles aux conséquences dommageables pour la paix et la sécurité dans le pays. A l’analyse de leur composition et du statut de leurs membres, on s’aperçoit aisément que ces mouvements de soutien, tout en demeurant un danger permanent pour la stabilité intérieure, ont encore de beaux jours devant eux. En effet, on y dénombre majoritairement des diplômés sans emplois, des chômeurs invétérés, des travailleurs du secteur informel sans revenus substantiels, des bandits de grands chemins, tous à la recherche du minimum vital, et donc prêts à se muer en loubard moyennant rétribution. Ils ont alors pour vocation d’assouvir les ambitions sordides de leurs employeurs. Tels quels, ils sont et seront toujours à servir tout chef en mal de légitimité et de popularité. Qui n’a pas vu à Conakry, ces individus sans vergogne dans les mêmes rôles, avec le même zèle, servir successivement Lansana Conté, Moussa Dadis Camara, Sekouba Konaté et aujourd’hui Alpha Condé ? Très certainement que nous les verrions avec Dalein, Sidya ou Jean-Marie Doré, si d’aventure leur rêve se réalisait. Talleyrand[2] n’aurait pas fait mieux. Ces mutants du déshonneur et de l’indignité sont toujours disposés à exécuter sans discernement les ordres des commanditaires avec autant d’aveuglement qu’ils attendent en retour des récompenses allant jusqu’à des promotions octroyées généralement sans fond de dossier honorable. En Guinée, il arrive très souvent qu’un mouvement de soutien soit mieux loti qu’un parti politique formel dans la mouvance présidentielle, suscitant infailliblement des conflits de compétence et même d’intérêt entre les deux ».

La rédaction  

[1] Mosalac : Mouvement de soutien aux actions de Lansana Conté ; Cosalac : Comité de soutien aux actions de Lansana Conté ; Morelac : Mouvement pour la réélection de Lansana Conté.

[2] Talleyrand (février 1754-mai 1838) encore appelé « Diable boiteux) fut un homme d’Etat français. Il réussit à occuper des postes de pouvoir politique durant presque toute sa vie et sous la plupart des régimes successifs que la France connait à l’époque. Autrement dit, il a servi tous les régimes de son époque.

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