ledjely.com

LEDJELY INTERVIEW : Dr. Ousmane Kaba, président du PADES

Au cœur de l’actualité nationale en raison notamment de son arrivée à la tête du Parti des démocrates pour l’espoir (PADES), mais aussi à cause de la problématique de la réforme envisagée du secteur éducatif dont il est un des grands acteurs, Dr. Ousmane Kaba est notre invité cette semaine. Ancien proche collaborateur du président Alpha Condé dans le parti duquel il avait fondu son propre parti, le PLUS, Dr. Kaba expose ici les contradictions qui, en s’accumulant ont fini par le convaincre d’essayer une autre voie. De même, il ne mâche pas ses mots au sujet de la réforme en perspective de l’éducation dont il dénonce en particulier la méthode. Bref, nous vous invitons à la lecture d’un entretien sans tabou avec le fondateur de l’université Kofi Annan de Guinée et président de la Chambre représentative des universités privées (CRESUP)

Depuis un certain temps, vous dénoncez la gouvernance d’Alpha Condé. Mais il se trouve que vous aviez battu campagne pour lui. Est-il aisé de convaincre dans un tel contexte ?

Je crois que c’est un raccourci, ça. Nous avons notre degré de déception comme la plupart des Guinéens. Je rappelle tout d’abord que j’étais candidat contre lui et que je l’ai aidé au second tour parce qu’il était le mieux placé parmi nous.

Nous parlons surtout de la campagne électorale de 2015… ?

C’est vrai qu’en 2015, nous sommes battus pour qu’il ait le second mandat. Mais c’était basé sur des espérances qui ne se sont pas matérialisées. Surtout dans le domaine économique, nous avons eu beaucoup de déception. C’est la raison pour laquelle nous avons pris nos distances.

N’est-ce pas trop tôt pour conclure que les espérances ont été déçues. Après tout, il n’en est qu’à un peu plus d’un an au compte de son second mandat ?

Non, pas du tout. Parce qu’il y a eu des actions qui n’étaient pas conformes à la logique économique. Par exemple, le samedi dernier si vous étiez à mon meeting, j’ai dénoncé le fait que la politique énergétique n’était pas bien adaptée à la Guinée. Nous avons dépensé assez d’argent dans les groupes électrogènes. Des centaines de millions de dollars qu’on aurait pu utiliser pour faire des mini-barrages hydroélectriques à l’intérieur du pays, pour électrifier l’ensemble de la Guinée. Donc, ce sont les choix économiques que nous avons dénoncés, parce que la décision ne nous appartenait pas.

Au-delà de ces quelques griefs, quels sont les autres reproches que vous faites à la gestion d’Alpha Condé ?

Nous nous sommes battus pour deux objectifs essentiels dont le premier est était la promotion de la démocratie. Et le second et le plus important, c’était de tirer la Guinée de la pauvreté. Malheureusement, nous n’avons pas eu la politique économique que nous espérions et qui aurait pu tirer ce pays des difficultés. Encore une fois, c’est la raison pour laquelle nous avons pris nos distances par rapport à ce régime. Et si vous souhaitez que je sois plus concret, aujourd’hui, nous avons une croissance nulle. La politique économique fait la guerre au secteur privé. Or, c’est le secteur privé qui crée la richesse et les emplois. Aujoud’hui, ce régime n’est pas capable de chercher les financements des infrastructures de base que sont les routes, les ports, les aéroports, les chemins de fer, etc. ainsi que dans les domaines de l’électricité, de l’éducation, de la santé…bref, comme vous le voyez, les contentieux économiques sont multiples.

Vous dites que la croissance est nulle. Sauf qu’une mission du FMI avait plutôt évoqué des perspectives de croissance de 5,2 %… ?

Ce sont là des prévisions pour cette année. Mais rappelez-vous que depuis trois ou quatre ans, partiellement à cause d’Ebola, la croissance économique a été nulle. Alors, quelle est la reprise que nous avons aujourd’hui ? Nous attendons la fin de l’année pour avoir les chiffres définitifs. Il y a une certaine reprise, mais elle n’est pas suffisante pour combattre la pauvreté.

Au sein de l’opinion, beaucoup pensent que la dégradation des rapports entre vous et le président de la République ne date pas d’aujourd’hui, mais que vous vous étiez abstenu de claquer la porte pour préserver vos investissements. Alors, qu’est-ce qui vous a ultimement décidé à partir ?

Les gens pensent toujours que la vie se fait autour du matériel. Les mêmes investissements sont encore là non ? J’imagine que les personnes qui disaient cela devront vous expliquer pourquoi je parle aujourd’hui alors qu’il y a les mêmes investissements. Je pense qu’il faut être plus sérieux. C’est vrai que nous avons souvent eu des divergences, même lorsque j’étais à la présidence de la République. Parce que je suis de ceux qui ne taisent pas leurs divergences. Je ne suis pas un béni-oui-oui. Chaque fois que je n’étais pas d’accord avec les décisions prises, je l’exprimais. Ce qui détonne un peu dans l’atmosphère qui prévaut aujourd’hui en Guinée. C’est une question de personnalité. Ceci dit, un des sujets de friction entre nous, c’est quand il s’est attaqué à une ethnie (le discours contre les cadres malinkés du 29 mai 2016, ndlr). J’ai dit que je ne peux pas être d’accord avec cette approche des choses, parce que c’est comme ça que les pays africains prennent feu, par la démission des gens. Donc, il fallait arrêter cette dérive ethniciste qui commençait à pointer. Je voudrais ici rappeler que c’est une position de principe. Que ce soit Alpha Condé ou n’importe quel autre dirigeant de la Guinée, lorsque l’intéressé prend cette ligne qui a fait sa preuve destructrice partout en Afrique, c’est le rôle des intellectuels de dire STOP. Evidemment, mon attitude n’a pas été appréciée. Et c’est après cette prise de position que j’ai été exclu du RPG-arc-en-ciel, dans lequel j’avais fondu mon parti, le PLUS. Sans qu’il n’y ait aucune forme de discussion, dans une intolérance totale. Et je rappelle là que nous sommes dans un parti politique et non dans une administration. Ensuite, j’ai eu des démêlées à l’Assemblée nationale. Toutes les responsabilités qui étaient les miennes ont été retirées. Naturellement, je l’ai accepté. Parce qu’après tout, en tant que député (un statut que je n’ai pas acquis par la volonté du RPG ou de qui que ce soit, mais par la volonté du peuple), j’aidais le gouvernement. Troisièmement, j’ai eu également des démêlées avec le ministère de l’enseignement supérieur lorsqu’ils ont pris des décisions arbitraires en début d’année. J’ai estimé, au vu de tout cela, que c’était vraiment trop et que nous avions le devoir de nous rebeller. Toutes les dictatures résultent du fait que les hommes n’ont pas le courage d’exprimer leur pensée. Eh bien, moi j’ai le courage. Lorsque je ne suis pas d’accord, je l’exprime.

On croyait que l’épisode des propos tenus par le président Alpha Condé contre les cadres malinké a été résolu par un arbitrage de la coordination mandingue… ?

La coordination mandingue est intervenue pour résoudre le problème au niveau personnel entre nous. Mais cela n’a pas empêché mon exclusion du RPG-arc-en-ciel. De toutes les façons, j’avais déjà un parti politique que j’ai dissous dans le RPG. Donc, si on m’exclut du RPG, c’est mon droit le plus élémentaire d’avoir un autre parti. Et c’est ce que j’ai fait.

Vous prenez la tête du PADES au moment où les Guinéens, plutôt désabusés par la classe politique, dénoncent son manque de vision et son approche court-termiste. Dans un tel contexte, comment votre parti pourrait-il incarner le renouveau ?

Il est vrai que les Guinéens en général commencent à penser que la politique est une duperie, une tromperie et que les hommes politiques ne respectent pas leurs engagements. C’est une manière de voir la politique qui n’est pas mienne. Pour moi, la politique consiste à essayer d’améliorer le sort d’un pays. C’est pourquoi j’ai créé le PADES pour des raisons économiques essentiellement. Parce que j’ai estimé que ce pays est trop pauvre, en dépit de ses potentialités. Or, chaque fois que nous avons essayé, nous n’avons pas réussi. Mais l’une des raisons pour lesquelles nous n’arrivons pas à changer la Guinée, c’est parce que ce sont les hommes politiques qui décident, et non les économistes. Depuis trente ans que nous donnons des conseils, ça n’a pas marché. Parce que les décisions économiques ne sont pas conformes à la rationalité économique. Ce sont souvent des motivations politiques ou matérielles qui fondent les décisions économiques. C’est pour cela qu’on a des problèmes. La conclusion que j’en ai tirée en tant qu’économiste, c’est qu’il faut arrêter tout ça. Puisque les conseils des économistes ne sont pas respectés, si nous voulons faire de la bonne économie, commençons par faire la politique.

Comme pour dire qu’on n’est jamais mieux servi que par soi-même ?

Non, ce n’est pas une question d’être servi par soi-même. La question est de savoir comment sortir ce pays de la léthargie économique. C’est de cela dont il s’agit.

L’avènement du PADES coïncide également avec la traque des étudiants fictifs par le ministère de l’enseignement supérieur. On a suivi à propos certaines de vos sorties médiatiques. Au-delà des chiffres qui seraient gonflés ou non, quelle est la réalité, selon vous ?

Voilà une des choses que je reproche aux journalistes guinéens que vous êtes. Vous n’aimez pas non plus dire la vérité. Pour faire simple, comment voulez-vous que l’Etat qui finance la formation de dix étudiants, peut lui-même vous dire qu’il y a quinze étudiants qui manquent. Est-possible ça ? Voilà le problème. Il ne faut pas non plus oublier que c’est nous, fondateurs d’universités privées, qui avons toujours souhaité qu’il y ait des contrôles biométriques, pour connaître la réalité des choses. Mais lorsqu’un ministre dit qu’il y a plus de fictifs que d’étudiants inscrits, ne me parlez pas de guerre des chiffres. Parce que ce n’est qu’un pur mensonge. C’est impossible. Donc, pour que l’on comprenne bien les choses et pour que vous journalistes aussi, vous sachiez la vérité, on ne peut pas avoir 32.000 étudiants fictifs parmi 25.000 inscrits. C’est aussi simple que cela. Il y a mensonge et nous avons exigé que le ministre présente des excuses et que l’on ne raconte pas n’importe quoi en Guinée.

Pourriez-vous alors affirmer qu’il n’y pas d’étudiants fictifs dans les universités privées ?

Ça n’a rien à voir. Ce que nous récusons, c’est le chiffre qui a été donné par le ministre, qui est un non-sens et irrationnel, parce que ne pouvant pas exister. A partir de ce moment, nous considérons qu’il y a une propagande pour salir les gens.

Vous vous estimez cibler par la réforme en perspective de l’éducation. Sur quoi fondez-vous ces accusations ?

Je n’ai jamais dit que je suis ciblé. Ce que j’ai dit c’est qu’il est inacceptable de prendre les décisions le jour de la rentrée. C’est la méthode que nous avons déplorée. Par exemple, le fait de venir le jour de la rentrée pour dire que les universités ne font plus tourisme dans un pays où on ne fait que construire des hôtels, qu’on ne fait plus arabe dans un pays où on a 95 % de musulmans, qu’on ne fait plus ingénierie dans un pays où on a besoin de techniciens pour faire marcher l’économie et qu’on ne fait plus médecine dans un pays d’Ebola. Bref, quatre décisions malheureuses le même jour. Et on appelle ça réforme. Nous souhaitons qu’on discute avec les acteurs. Quand on veut faire des réformes, on en discute à l’avance. Mais qu’on ne nous impose pas des décisions inappropriées le jour de la rentrée. Personne n’est contre les réformes dans l’éducation. Dans tous les pays du monde, on améliore l’éducation. Et ça passe par des réformes.

Et pour ce qui est de recommandations de la Commission nationale de réflexion sur l’éducation (CNRE).

Voilà aussi un problème de méthode. C’est-à-dire que des gens se rassemblent et font un rapport sans consulter les acteurs sur le terrain que nous sommes. Ils font un rapport dit provisoire qu’ils s’empressent de diffuser, en appelant toute la presse, puis ils disent qu’ils vont discuter avec les acteurs. Du point de vue de la méthode, ce n’est ni loyal, ni honnête. En ce qui concerne le contenu lui-même, ce qui nous a indignés, c’est quand le rapport dit dans ses grandes recommandations qu’il faut éteindre le secteur privé de l’éducation et de la santé. Eteindre, le mot est trop fort. Comment éteindre le secteur privé dans un régime libéral ? C’est pour cela que nous avons dit que ce sont des recommandations communistes. Ils font cette recommandation sous prétexte que c’est régalien, sans connaître le sens des mots. Régalien, ça veut dire simplement que ça revient à l’Etat. Mais cela ne signifie pas que c’est l’Etat seulement qui doit exécuter. Prenez l’exemple des routes qu’en économie, nous appelons des biens publics. C’est l’Etat qui fait les routes, et non des individus, parce qu’une route est d’utilité publique. Mais pour autant, cela ne signifie pas que ce sont entreprises publiques seulement qui vont exécuter les routes. Donc, l’Etat confie la production d’un certain nombre de biens publics à des entreprises privées. Les routes en font partie, mais aussi la santé. C’est pourquoi il y a des cliniques privées. A Dakar seulement, il y a cinq universités privées qui font de la médecine et qui le font mieux que les universités publiques. A Kofi Annan, nous faisons de la médecine depuis plusieurs années et nous le faisons mieux que les universités publiques.

Revenons à votre parti, le PADES, quelles sont ses perspectives ?

Le PADES se porte très bien. Nous n’avons que 60 jours d’existence et nous sommes présents sur toute l’étendue du territoire national.

Vous avez déjà des bureaux dans toutes les préfectures du pays ?

Non, pas des bureaux en tant que tels. Parce que dans notre stratégie d’implantation, nous avons choisi de procéder en trois étapes. La première étape, c’est la sensibilisation, autrement annoncer l’existence du parti et spécifier que sa particularité, c’est de combattre la pauvreté et plus largement les problèmes économiques. La deuxième consiste en la vente des cartes du parti et ainsi connaître le nombre militants que nous avons. Enfin, au titre de la troisième étape, les militants vont élire leurs responsables, parce qu’à la différence des autres parti, au PADES, on ne nomme pas les responsables. Ils sont élus par les militants. Et je voudrais dire que l’engouement autour du PADES est tel aujourd’hui que nous sommes débordés. Ce qui me fait le plus plaisir, c’est le fait de savoir que beaucoup d’intellectuels ont compris qu’ils ont pour devoir de se mêler de la politique. Pas qu’ils soient des politiciens professionnels, mais pour éviter que les médiocres ne prennent ce pays en otage.

A priori, cette approche ne doit être que provisoire. Autrement, les intellectuels, c’est dans les centres de recherche et les universités non ?

Non, vous vous trompez. Ce que je dis c’est que les intellectuels doivent faire de la politique. Au risque de me répéter, je dis que je ne demande pas qu’ils soient professionnels. Moi-même, je ne le suis pas. Mais si nous ne venons pas à la politique, lorsque les décisions seront prises par des personnes médiocres, le pays s’enfonce dans la pauvreté. Malheureusement, c’est ce qui arrive à la Guinée. Je vous invite, à titre illustratif, de comparer les CV des membres du gouvernement sénégalais à ceux de celui de la Guinée. C’est la meilleure réponse que vous puissiez avoir.

Propos recueillis par Boubacar Sanso Barry     

Facebook Comments
Print Friendly, PDF & Email
sanso@ledjely.com, admin@ledjely.com Tel : 628 10 87 62

Laisser un commentaire