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DISCOURS D’ABIDJAN: des propos véridiques, une approche discutable

Du discours que le président de la République a livré la semaine dernière à Abidjan, à la faveur de la conférence internationale sur l’émergence africaine (CIEA), on en parle encore. Cette autre prise de parole du président Alpha Condé suscite aujourd’hui une controverse certaine. Si d’aucuns y voient la marque d’un authentique nationalisme africain hélas en voie de disparition et d’un franc-parler qui rompt avec la langue de bois qui prévaut chez la quasi-totalité des leaders africains, d’autres pensent qu’une nouvelle fois, le président de la République est allé un peu trop loin. Les tenants de cette seconde tendance ajoutent même qu’Alpha Condé, loin de servir la cause de l’Afrique, a plutôt fait son propre show…au détriment de certains de ses homologues. Ce qui rendrait inaudible son message et inefficace son approche.

Propos pertinents

Une chose reste indiscutable. Avec son désormais, ‘’historique’’ discours d’Abidjan, Alpha Condé démontre que son franc-parler, il ne le réserve pas qu’à ses compatriotes. Chez lui, c’est décidément un caractère chevillé au corps. Ancien président de la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France (FEANF), il n’arrive pas non plus à rompre avec le réflexe anticolonial. De même, il se persuade d’incarner une classe de leaders habités par le rêve d’une Afrique unie et jouant dans la cour des grands du monde. Ce qui, croit-il visiblement, l’autorise à dire les choses comme il les ressent. En soi, ce n’est pas nécessairement mauvais comme posture. D’autant que cela permet, quand l’occasion se présente, de se dire certaines vérités. Dans le cas du discours dont il est question, on retient au nombre des propos pertinents tenus par le président guinéen, le fait qu’il ait averti que la ‘’sphère économique et financière’’, quoique déterminante, ne suffira pas à faire émerger l’Afrique. En effet, selon Alpha Condé, à cette première condition, il faut ajouter ‘’les équilibres et la stabilité macroéconomiques, l’accroissement des investissements dans les infrastructures, les équipements sociaux et les activités productives ;…les énergies renouvelables, la révolution numérique, l’emploi des jeunes et la maîtrise du flux migratoire’’. Il n’a pas non plus forcément tort quand, en guise de remède au terrorisme, il propose la lutte contre la pauvreté et une meilleure répartition des richesses. Quant à son appel à séparer les problèmes politiques entre Etats africains, des activités économiques, il est peut-être louable. Mais il n’est pas très réaliste.

Digression sur la Guinée   

Mais à côté de ce quelques vérités dont l’évocation semble en outre appropriée, il y a un premier reproche qu’on peut légitimement faire au président Alpha Condé. C’est celui d’avoir confondu son auditoire composé de ministres, d’ambassadeurs, d’hommes d’affaires et d’activistes de la société civile, venus des quatre coins du continent, à une foule de militants du RPG réunis au palais du peuple de Conakry. En sorte qu’à certains moments de son discours, il donnait l’impression de battre campagne. Ainsi, ceux qu’ils avaient en face de lui n’avaient pas besoin que le président guinéen leur décrive le contexte dans lequel il a trouvé le pays en 2010. La récurrente excuse Ebola et le pacte social qu’il dit avoir obtenu du mouvement syndical, ils n’en avaient pas non plus besoin. D’autant que la Guinée sortant d’une grève particulièrement éprouvante dans le secteur de l’éducation, l’évocation de ce pacte social paraissait plutôt décalée. Ce n’était pas non plus nécessairement opportun de faire étalage du supposé progrès que la Guinée a réalisé dans le domaine de la coton-culture de 2010 à nos jours.

Alpha Condé, pro-chinois

Un deuxième grief qu’on pourrait faire à Alpha Condé dans son discours se rapporterait à son fameux nationalisme. En fait, il n’est pas aussi nationaliste qu’il le prétend. Il cherche plutôt à remplacer l’impérialisme occidental par celui chinois. Autant il a explicitement demandé à ses collègues de la CEDEAO de rompre « le cordon ombilical » avec la France, autant il a plus d’une fois mentionné la Chine comme partenaire stratégique. Dans son imaginaire, cette dernière serait ainsi un client de premier plan dans l’optique de l’exploitation des mines guinéennes. Elle est également envisagée comme un partenaire stratégique dans l’industrialisation de la Guinée, avec les fameuses usines ‘’clé en main’’ et la construction des infrastructures notamment routières et de formation. Tout acquis au mastodonte asiatique, Alpha Condé, bien évidemment, ne voit dans la coopération avec ce dernier que du positif.

Plutôt discourtois avec ses homologues

Très applaudi durant son intervention, Alpha Condé n’a enfin pas été tendre avec certains de ses homologues africains. Prenant manifestement un peu trop à cœur son titre de président de la conférence des chefs d’Etat de l’Union africaine et se jouant des mœurs diplomatiques, il s’est subtilement attaqué à quelques-uns. C’est ainsi que parlant des investissements qui se feraient en Guinée dans le domaine de l’énergie, il pense que les manifestants guinéens pourraient bientôt inscrire sur leurs pancartes ‘’Conakry n’est pas Bamako’’. Encore que si les investissements produisent les résultats escomptés, on se demande bien pourquoi aurait-on besoin de manifester ? De même, Alpha Condé s’interroge : « Comment voulez-vous que le Mali fasse 500.000 tonnes de coton, alors qu’à mon arrivée, on était à seulement 15.000 tonnes en Guinée ? ». Serait-il écrit quelque part que le Mali ne doit pas être plus performant que la Guinée ? Quant à Macky Sall, il s’adresse à lui en ces termes : « Je te préviens, le port de Conakry est plus proche de Bamako, par rapport à celui de Dakar, de 200 km ». En quoi était-il opportun d’interpeller le président sénégalais sur cette question ? Enfin, le chef de l’Etat guinéen est revenu sur le désintérêt et la banalisation des rencontres africaines par les dirigeants du continent.

Bien entendu, ce type de propos fait rire dans une assemblée. Et ceux qui les tiennent passent pour des héros de circonstances. Mais est-ce la bonne méthode pour corriger les tares qu’il dénonce, ce n’est pas certain. Blessés dans leur amour-propre, les dirigeants qui se savent concernés par les attitudes dénoncées, même s’ils ne le disent pas haut et fort, pourraient y voir une tentative de leur faire la morale ou tout simplement de les jeter en pâture. Ce qui pour un président de la République, n’est pas la moindre des insultes. Surtout si, comme l’a fait Alpha Condé, les dénonciations sont publiques. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien qu’Alassane Ouattara, à la fin de leur échange, lui a lancé: « Bien, mon cher conseiller politique, voilà, vous êtes égal à vous-même ». Ce n’est pas qu’un compliment.

Revivez l’intégralité du discours

Boubacar Sanso Barry

 

 

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